L'homme
Jean Rostand
Gallimard, Paris, 1966 (1962).
Coll. «Idées», 5.
190 pages.
Notre: livre très abîmé par l'eau.
Quatrième de couverture:
«Quelle est la place de l'homme dans la nature? À quelles causes attribuer la diversité et l'inégalité que nous constatons parmi les humains? Quelle part revient à l'hérédité dans la genèse de la personnalité et quelle part aux circonstances du milieu? Quelle est l'origine de l'homme, et quel pourrait être son destin? Jean Rostand répond à toutes ces questions dans ce livre, véritable introduction à l'étude de la biologie humaine.»
Soulignements et notes de lecture:
On a retrouvé chez les grands Singes les quatre groupes sanguins qui caractérisent notre espèce (O, A, B, AB), et l'on a pu sans inconvénient injecter à un homme, par voie intraveineuse, du sang de Chimpanzé appartenant au même groupe. 11
Alors qu'un cerveau humain pèse en moyenne 1300 grammes chez le mâle et 1200 grammes chez la femelle, [...]. 13
[...] le cerveau humain, en dépit de sa masse beaucoup plus considérable, ne contient aucune partie qui ne se retrouve dans le cerveau du grand Singe. Même à cet égard, il n'y a point de coupure, de hiatus entre les deux formes; la différence reste de l'ordre quantitatif. 14
[...] ce serait un homme parfait [...]. 21 Dans la marge: Si on apprend à parler à un Singe, deviendra-t-il pour autant un homme?
À la quatrième semaine, l'embryon humain présente, dans la région du cou, des fentes brachiales, tout comme un poisson. 33
L'aptitude individuelle à la longévité est héréditaire, comme la taille, l'âge de la puberté et la vitesse de croissance. 36
Chacun de nous représentait un phénomène hautement improbable à l'échelle humaine: avant qu'il fût, on aurait eu tout à parier contre son existence. 51
Un mouvement, un geste, un soupir, et c'est un autre spermatozoïde qui pénétrera l'ovule, et donc c'est un autre Homme qui, neuf mois plus tard, verra le jour... 52
[...] tout Homme est fils du hasard. 53
[...] et donc que des parents peuvent transmettre à leurs enfants de quoi produire un caractère qu'eux-mêmes ils ne possèdent pas. 57
Dans ce minuscule globule hyalin, il est déjà formellement décidé que l'être futur sera homme ou qu'il sera femme ; qu'il aura les cheveux roux, bruns, blonds ou châtains, la bouche mince ou lippue, la peau fine ou épaisse, le crâne court ou allongé, les dents solides ou fragiles, le second orteil plus long que le premier ou plus court, le lobe de l'oreille atrophié ou volumineux, le menton en saillie ou en retrait, le nez plat ou aquilin, la seconde phalange glabre ou poilue, etc. Il est formellement décidé qu'il aura bonne vue ou qu'il sera myope, qu'il gardera ses cheveux ou qu'il les perdra, qu'il résistera bien ou mal à l'infection tuberculeuse... Et combien de choses encore! 69
Que penser des différences intellectuelles entre les humains? Elle aussi dépendent-elles, au moins partiellement, de différences héréditaires? 72
[...] le quotient intellectuel reste à peu près constant durant toute l'existence. 73
[...] l'intelligence ne serait pas affaire de cerveau, mais de tout l'être; et pourquoi la physiologie future ne nous doterait-elle pas d'une sorte d'«insuline» de la sottise? 75
[...] certaines dispositions psychiques, même très simples, se transmettent par l'hérédité. 77
Pour le biologiste, il n'y a pas de classes, il n'y a que des individus. 82
Lorsqu'un vrai jumeau est criminel, il est fréquent que l'autre le soit aussi. 84
[...] par suite de la plus grande mortalité des embryons et fœtus masculins. 87
Le sexe féminin étant un peu moins mortel que le masculin, l'égalité numérique des sexes est rétablie vers l'âge de l'adolescence; dans l'âge adulte, et surtout dans l'âge mûr, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. 87
Voici un homme qui n'a gagné, à la loterie de la naissance, que des gènes médiocres touchant la vigueur physique ou intellectuelle ; ne peut-il les amender par le sport, ou par le travail de l'esprit, en sorte qu'il lègue à sa descendance un patrimoine héréditaire un peu meilleur ? La réponse de la biologie est formelle: il ne le peut. 101
[...] l'impossibilité de modifier les gènes par l'influence du milieu externe ou de l'exercice organique: autrement dit, l'intransmissibilité de l'acquis. 102
Un individu génétiquement débile pourra, certes, par un entraînement méthodique et rationnel, tirer le meilleur parti de son système musculaire : peut-être deviendra-t-il champion de tennis. Un individu génétiquement médiocre pourra, par une culture savante, tirer le meilleur parti de son cerveau : peut-être deviendra-t-il membre de l'Institut ; mais, l'un comme l'autre, ils garderont leurs gènes natifs, et ils n'en deviendront pas plus capables d'engendrer des fils qualifiés pour l'athlétisme ou pour les travaux de l'esprit. 103
Tout être humain, où et dans quelque moment que ce soit, apporte en naissant un fond d'humanité intacte. 104
L'une des preuves classiques de l'origine animale de l'Homme, c'est qu'il possède de nombreux organes sans aucune utilité apparente, ne pouvant s'expliquer que comme des vestiges ataviques: système pileux du corps, appendice vermiculaire du caecum, repli semi-lunaire de l'œil, muscles du pavillon de l'oreille, vertèbres coccygiennes, muscles de la queue, etc. 111
122 Dans la marge: la vie vient de l'inanimé?
Faut-il supposer que les véritables changements évolutifs ont impliqué des processus n'ayant plus cours dans le monde actuel? Peut-être la nature passée connut-elle des mutations plus amples, plus constructives, plus novatrices; et peut-être aussi des mutations, non pas indépendantes l'une de l'autre, mais capables de se produire en série, chaque mutation déterminant ou orientant la mutation consécutive. Peut-être la naissance de nouveaux gènes, ou de gènes plus complexes, exigeait-elle des pouvoirs de synthèse qui font aujourd'hui défaut à la substance chromosomique. Il se pourrait aussi que, chez les êtres actuels, la substance héréditaire soit parvenue à une sorte d'état d'équilibre, où ne puissent plus se produire que des changements insignifiants. Le problème serait alors de comprendre comment un tel équilibre a été atteint, et nous ne devons espérer quelque éclaircissement à cet égard que des progrès de la physico-chimie cellulaire. 126 - 127
[...] «l'organe n'a pas été créé pour l'usage, mais l'usage par l'organe». 129
[...] comme si l'Homme était l'œuvre d'une suite d'accidents [...]. 129
131 La civilisation aboutit à la dégradation de l'espèce. Ch. Richet
[...] «d'hérédité sociale », comme on l'a surnommé. Phénomène sans analogie dans le règne animal : «Un chien éduqué n'éduque pas un autre chien.» a dit Emerson. 132
Ce fut aussi le sentiment d'Herbert Spencer. D'après ce philosophe, l'Homme devient organiquement moral à mesure qu'i1 s'éloigne des âges barbares. S'il a parfois tant de peine, aujourd'hui, à se soumettre aux durs impératifs de la société, c'est qu'il n'a pas accompli toute son évolution, c'est qu'il n'est qu'à demi civilisé, à moitié moral; mais, dans quelques siècles, ou davantage, l'instinct du bien sera fixé et développé en lui au point qu'il y cédera spontanément, automatiquement, sans délibération ni regret. 133
Si de tels esprits étaient dans le vrai, s'il était réel que le milieu intellectuel et social créé par l'esprit humain retentit sur l'animal humain, s'il le façonnait, s'il le préparait dans l'intimité de sa chair, si la coutume, pour peu que ce fût, devenait nature, alors tous les espoirs seraient permis quant à l'évolution future de notre espèce. De siècle en siècle, l'Homme naîtrait mieux adapté à la société; et, ses qualités intellectuelles et éthiques se haussant de génération en génération, il progresserait indéfiniment, dans le sens même que réclament les nécessités collectives. 134
Or, nous avons vu que cette thèse, qui règne longtemps en biologie, est aujourd'hui complètement abandonnée pour des raisons tant expérimentales que théoriques : l'intransmissibilité de l'acquis, aussi bien moral que physique, est une des certitudes les mieux assises de la science moderne. 134
D'une part, le nombre des mauvais gènes tend à s'accroître sans cesse par le seul effet de la mutation, qui se fait beaucoup plus souvent vers le pire que vers le meilleur ; d'autre part, la sélection naturelle tend à éliminer les mauvais gènes, lesquels, d'ordinaire, réduisent plus ou moins la capacité reproductrice des individus qui les portent, soit en restreignant leur fécondité, soit en diminuant leur vigueur globale ou leur faculté d'adaptation. 135
Henri Vallois a constaté que, parmi les squelettes préhistoriques, on n'en trouve presque pas de vieillards. Si les conditions de l'existence étaient jadis trop rudes pour la vieillesse, à plus forte raison l'étaient-elles sans doute pour la débilité. Le débile, comme le vieillard, est un produit de la civilisation. 136
La diminution de la mortalité infantile, les vaccinations généralisées entraînent un affaiblissement de la résistance moyenne de l'espèce. 136
Page 137:
Donc, par l'effet de la civilisation, nul progrès à espérer pour l'animal humain, mais une décadence à craindre. 138
(la civilisation) travaille à amoindrir les pouvoirs innés de l'espèce? 138
[...] les mauvais gènes renaissent par mutation. 142
À partir de quelle gravité dans la tare la société doit-elle intervenir pour ôter le droit de reproduction? Et l'avantage que trouve l'espèce à tarir les sources de mauvais gènes, l'épargne de souffrances individuelles réalisée par la diminution des mal-nés, compensent-ils l'offense que de telles méthodes infligent à notre respect de la personne et à notre souci de la liberté? 144
Chez l'animal, il est très facile de donner à un seul reproducteur mâle bien choisi des centaines, voire des milliers de descendants; on n'a, pour cela, qu'à pratiquer des fécondations avec la semence très diluée de l'étalon. 146
L'humanité, argue-t-il, a le choix entre deux voies: ou bien elle continuera la politique d'indifférence à l'égard de l'espèce, la politique du «laisser reproduire», et elle ira doucement, mais fatalement à la ruine biologique; ou bien elle pratiquera un contrôle rationnel de sa reproduction, et ainsi, non seulement évitera la déchéance, mais deviendra maîtresse de son destin et s'élèvera à un niveau qu'elle n'atteignît jamais encore dans le passé1. 148
Mais pour ce qui est des qualités morales, une moindre confiance serait, avouons-le, justifiée. Sans doute pourrait-on, en soumettant dès l'enfance les individus à une éducation rationnelle [...] 150
Page 151:
[...] et capable de remplacer l'élément mâle dans son rôle fécondateur. 154
On peut se demander quel sort subirait à la longue le sexe superflu. 155
[...] obtenir le développement complet de l'embryon humain en dehors du corps maternel (ectogenèse). 156
Ne pourrait-on provoquer la naissance d'individus qui hériteraient tous les chromosomes d'un grand homme et qui, par suite, seraient, génétiquement, son image fidèle, son «duplicata»? 158
Des hommes à chromosomes redoublés, à 96 chromosomes, sont-ils possibles? Et que seraient-ils? Des géants, des surhommes? Auraient-ils un cerveau plus lourd, et, dans ce cerveau, une pensée plus subtile se manifesterait-elle? 160
Et l'on pourrait même se demander, à cet égard - pour offensante qu'une telle idée doive paraître à notre orgueil -, si nous n'aurions pas intérêt à annexer à notre patrimoine héréditaire quelques gènes provenant de telle ou telle espèce animale. 160
(les phénomènes paranormaux) Or, je dois dire que je n'ai rencontré en tout cela, qu'imposture ou puérilité. 164
Or, l'évolution biologique de l'espèce humaine semble quasiment arrêtée: en tout cas nul symptôme ne s'y manifeste d'une transformation organique ou psychique qui soit de nature à la mettre en difficulté. 170
Que le rideau s'abaissât avant la fin du drame, cela n'aurait d'ailleurs aucune importance, puisque, aussi bien, l'acteur est ici l'unique spectateur. Nulle part ailleurs, personne ne vivra la mort de la pensée humaine, et quand le dernier esprit s'éteindra sur la terre déserte, l'univers ne sentira même pas sur lui le passage d'une ombre furtive... 172
Atome dérisoire, perdu dans le cosmos inerte et démesuré, il sait que sa fiévreuse activité n'est qu'un petit phénomène local, éphémère, sans signification et sans but. Il sait que ses valeurs ne valent que pour [...] 173
Aussi n'aura-t-il d'autre ressource que de s'appliquer à oublier l'immensité brute, qui l'écrase et qui l'ignore. Repoussant le stérile vertige de l'infini, sourd au silence effrayant des espaces, il s'efforcera de devenir aussi incosmique que l'univers est inhumain; farouchement replié sur lui-même. il se consacrera humblement, terrestrement, humainement, à la réalisation de ses desseins chétifs, où il feindra de prêter le même sérieux que s'ils visaient à des fins éternelles. 173




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