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mardi 22 décembre 2020

Petits textes à revoir - Masse ouvrière

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Masse ouvrière

Je connais un lupanar, du moins ce que les bonnes âmes appelleraient comme tel. On y entre par la cours arrière. J’y viens souvent, c'est-à-dire une fois par semaine, et parfois deux, quand le goût me prend d’être expansif. Donc je connais très bien ce lieu, mais pas Y. qui me colle au cul. Quand inévitablement il me marche sur le talon, je me fâche. « Calme-toi,», je lui dis en me dressant devant lui, pour l’impressionner. C’est facile de m’imposer, il est un pied plus bas de quoi, mais bâti comme un ours faut le dire. La dernière fois où je suis venu en ce lieu, j’avais parlé aux femmes de mon ami, en beaux termes. Elles m’avaient alors supplié de le leur amener. Ces femmes, ce sont pour la plupart des veuves. Quatre pour être bien précis. L’autre, ma préférée, J., est-ce qu’on appelait jadis « une vieille fille », qui vient chercher ici, une fois par semaine, une satisfaction qu’elle décrit finement comme « hygiénique ». Car elle est très grosse et ne peut se toucher. Depuis un an, je suis le seul qui lui donne du plaisir, enfin, ce plaisir particulier. Elle n’est pas la plus fougueuse ni la plus chaude, mais elle se laisse faire, peut-être parce que mes fantasmes ne sont pas compliqués. Elle m’aime bien aussi, je crois, parce que nous bavardons de divers sujets. Nous sommes, à certains égards, sur les mêmes longueurs d’onde.

Donc, ce jour-là, j’amène Y. J’avais deviné – ou entendu dire, mais c’est la même chose –  qu’une couple de veuves voulaient de la chair fraîche, quoiqu’à 45 ans, ce n’est pas tout à fait cela. Bref, Y. est là à me coller au cul, je l’ai déjà dit. Parce que c’est la première qu’il va aux femmes. Marié comme il l’est depuis 20 ans, et fidèle, je comprends mieux son inquiétude, mais laquelle. Nous entrons. Immédiatement, Y. choisit la première du bord, la pire. Mais pas question de la pénétrer, ce serait le poignet ardent. Comme J. est aussi voyeuse que moi, nous assistons à l’initiation à travers l’œil. La veuve saturée au spermicide, la main enserrante et le poignet ivre, dans une indécente emprise sur la chair dure, convie la molle masse de mon ami en un va-et-vient soutenu. Voilà une belle mécanique chaleureuse, cinétique, qui mêle la chaleur des fluides insinuants, afin de mettre en branle l’événement souhaité. À voir la tête de Y., c’est la première qu’il se fait faire la chose. La veuve donc pompe les globules blancs, provoque des réactions chimiques aptes à stigmatiser la petite mort, accumule patiemment l’énergie dans le corps attentif. Enfin, dans un processus irréversible, le miracle se produit, l’organe soud le sperme, le blanc gicle jusque dans le visage de (la veuve), quelques jets folâtres issus d’un bonheur vif barbouillent son visage.

Mais l’infâme inertie revient bientôt dans le noyé chenu. La honte aussi, ça se voit comme (???) Mon ami aura connu la femme de passage un temps plus court qu’un éclat d’atome. Il n’y reviendra pas de sitôt, j’en ai bien peur. 
Question de culpabilité. Il perdra ce soir même le visage, le moment, le souvenir. Ce sera un autre petit remords à repiquer dans sa vie inassouvie, en ce jour frileux où il prend sans donner. Il naquit nu et mourra de même, j’en ai bien peur. Sa vie est exsangue, je le lui répète sans cesse. Il insiste même avant de sortir pour payer la pauvre veuve qui ne dit pas non, et riante s’en va, embellie de luxe, une bosse entre les seins.

Quant à J., elle a déjà commencé à vêtir son costume de bergère, avec un décolleté aussi profond que les gorges de  ?. Et je ris, car avec sa corpulence, elle a l’air d’un personnage de bal costumé, mais combien indécente.
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lundi 21 décembre 2020

Petits textes à revoir - Laze

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Laze

X est blasé, de lui, des autres, de tout. Il se dit trop vieux pour aimer les alentours, les poitrines ardentes, les ventres ronds. Il voit tous les jours la mort, cette finalité sans motif valable. Il agonise dans l’ultime limite de l’existence. X a 92 ans. Il habite à « l’asile », comme il aime dire, parce ça veut dire ce qu’il pense : un abri où l’on trouve la sécurité et le calme. N’avait-on pas, dans les années 1880, en France, transformé les salles d’asile en écoles maternelles ? Le retour à l’enfance… Même Napoléon a demandé l’asile aux Britanniques. Terres d’asile… D’autres appellent cela « hospice » (quel mot laid !), d’autres «hôpital pour vieillards» (qui ne sont pas tous malades), et d’autres encore « mouroir », ce qui est plus près de la vérité. (asile de Vincennes = photo ? ? ?)

Je pense que X a trop ratissé son jardin secret, trop engraissé ses terribles secrets, à coup de petites appréhensions, de petites craintes enfantines. Depuis, l’ennui tapisse son intime pureté. Il est démuni d’idées, de mots, de gestes, trop vieux pour dire et toucher, pour oser palper la mouture des jours heureux, déboutonner la blouse bergère, incapable de faire juste ce qu’il faut pour être heureux, une autre fois, la dernière, promis.

X est envahi de torts, de remords, d’excuses. De vaines occasions se présentent à lui pour l’aider à avouer l’erreur fossilisée commise en place et lieu, il y a très longtemps, presque hors du temps. Il juge inutile de se promettre inutile effort par le bonheur à soi-même confronté depuis que croît en lui l’angoisse de mourir. « Je me confronterais même au bonheur », dit-il en regardant la jolie présentatrice de la météo à la télévision. « Elle me fait faire de la haute pression » ajoute-t-il en riant.

Et moi qui voudrais l’aider. Ce n’est quand même pas une vieille bagnole dont on peut changer le moteur ou la carrosserie. X est vieux, trop vieux, il lui reste très peu d’années à vivre, même pas dix ans, et dans quel état. Je le regarde, il me regarde, nous ne disons rien. C’est plutôt moi qui ne dit rien, lui, il n’a plus rien à dire depuis longtemps. Il décante lentement sa vie. Peut-être même n’est-il plus intéressé à avoir des nouvelles du monde, pour ce qu’il en ferait.

- Mais je vois encore, dit-il en regardant la présentatrice. Et je pense, pour ça, je pense, c’est bien la seule chose qui me reste de valide, et encore, au ralenti. Mais je pense ce que je veux. Je suis libre à ce niveau-là.

- Comment va-t-elle ? me demande-t-il.

- Bien. Assez bien.

- Toujours aussi folle.

- De plus en plus.

- Parce qu’elle est relativement jeune.

- Assez.

- Quand on lui aura fait suffisamment de mal, elle sera laide.

- Ça se répare.

- Si on veut.

- On voudra.

- Je ne serai pas là pour voir ça.

- Quand même…

- Mais je lui aurai été fidèle toute ma vie.

- 92 ans.

- C’est pas rien.

Il garde silence, j’en fais autant.

- Je veux qu’on m’enterre sur le Mont-Royal, dit-il enfin.

- Ça sera fait.

- Après l’avoir foulée dans tous les sens et avec tous mes sens, je l’aurai à mes pieds pour l’éternité.

- Et sur ta pierre ?

- T’écrira  : « Il a aimé la ville comme une femme. » Et mets les jambes du « V » qui suggèrent des jambes de femmes, ajouta-t-il en regardant la présentatrice, les larmes aux yeux.
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vendredi 18 décembre 2020

Petits textes à revoir - Secte à risque

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Secte à risque

Je sais pourquoi X a une telle attitude, cette drôle de réaction. Cet après-midi, nous étions attablés à une terrasse du Vieux Montréal. Pressée par la peur, l’araignée courait sur la table. D’un geste prompt, j’ai terrassé l’arachnée qui faisait maintenant un petit soleil noir étalé, un symbole étrange, un hiéroglyphe qui ne voulait rien dire. Il y avait aussi le café renversé. Quelques gouttes gouttaient sur le rebord de la table ronde comme un autel, jusque sur la jupe de X qui jouait l’indolente prêtresse depuis près de trois heures. Il y avait là deux taches et une violence nullement annoncée dans le tarissement de la présomption.

Le soir même, X, toute muette comme (oiseau ?), usa de mon membre dur et raide pour faire jaillir dans sa main sa vive frustration. Elle s’étonnait, mal à propos, que je ne la comprenne pas, alors que je fermais de ma main son sexe épanoui. Je la croyais bonne comme un grain de café, alors qu’elle était veuve noire dans son cocon.

Le lendemain, je suis retourné à la terrasse. On avait effacé l’hiéroglyphe. Je voulais savoir qui l’avait fait. J’entre, m’informe, on me montre du doigt une jeune fille maigrelette qui balaie derrière le comptoir.

- Pardon, c’est vous…

- C’est moi, fait-elle vivement.

- Vous ne savez pas ce que je vais vous demander...

- Vous m’avez demandé si j’étais moi.

- Bon, je vais reformuler ma question  : avez-vous effacé la tâche sur…

- Oui. Pourquoi voulez-vous le savoir ?

- Pour rien.

- Mais encore…

- Rien.

- Il y a une raison, certain.

- Je me dis que ce n’est pas le hasard qui vous a mis sur ma route.

- Les taches, voilà une nouvelle manière de faire des rencontres. Comme points de départ, j’ai déjà vu mieux.

- À Montréal, tout est possible. Il suffit d’imaginer.

- Je le fais souvent.

- Quoi ?

- Imaginer. Par exemple, je me place au coin de la rue (horloge ?) où il y a une horloge et quand elle sonne, j’aborde la personne qui est dessous.

- Comment ?

- Je lui demande l’heure. La plupart du temps, ils regardent leur montre. Ils n’ont pas entendu le gond.

- Et alors ?

- S’ils regardent l’horloge, je leur donne ma carte d’affaires.

- Qu’est-ce que vous faites ?

- Je suis masseuse.

- Masseuse ?

- Masseuse de Dieu.

- De Dieu ?

- Cessez de répéter tout ce que je dis.

- De Dieu ?

- Quand je (me) masse, il rayonne et éclaire toute la terre.

- ? ? ? ? ? ? ?
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vendredi 21 août 2020

Petits textes à revoir - Vampirisme

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Vampirisme

J’ai vu Cécile hier, au marché Atwater où elle n’allait plus depuis (???). Cécile est une femme masquée, opaque, insondable, un jade chauffé, toute en ivoire et en crocs. Parce qu’un homme l’a aimé plus qu’il ne faut, elle est devenue louve caressante, humaine au-delà des gestes amoureux, juste là où il faut, insistante dans le prolongement de sa mémoire désir. Cécile est une femme à bouche ventouse. En ce moment, elle me regarde par dessus les melons et les courges, elle voit plus loin en moi, ouvre grand mon âme et mon corps, le déchire en deux, constate le vide, voit ma poitrine sans cœur, sans organes, mutant par le dépeuplement des êtres amours engoncés dans les recoins de mon masque funéraire.

– Tu es triste, me dit-elle.

Oui, je suis triste comme le ciment fendu sur les trottoirs, comme les fleurs fanées dans les dessins d’enfants. Triste de tout ce qui lui est arrivé, dans son exil forcé en Californie.

– C’est loin, la Californie, je dis.

– Ce n’est pas à portée de main, qu’elle répond.

Encore moins à portée des yeux, je pense en la regardant soupeser un melon de miel. Même s’il y a les lettres à la poste ou internet ou le téléphone portable, ce n’est pas à moi qu’elle écrivait, ou envoyait un courriel, ou téléphonait tous les soirs, c’est à son mari. Comme il était ouvert à tous, qu’il n’avait pas de jardin secret, il me disait tout, me montrait tout. Et puis voilà, il est parti à son tour. À force de tout dire, on perd sa vie, forcément. Il n’est pas mort, ce qui aurait peut-être été moins douloureux, il est parti avec une autre femme qui le côtoyait de plus près de lui, une inconnue dont personne ne savait ni le nom ni le lieu de naissance, rien.

Alors, C. est libre. Et moi j’espère. Mais elle a tellement changé que je me demande si je ferais une bonne affaire… Je suis resté comme avant. C. a mordu dans la vie, et la vie, c’est forcément le sang, ou la sève, ou quelque liquide organique qui huile les engrenages là où il faut et fait s’animer l’inanimé. C. s’est noyé dans la sève. 

C. m’a aimé, dans le temps, pendant un mois. Puis l’autre – je dis l’autre, mais c’est sans méchanceté – est venu. Je ne lui en veux pas de m’avoir enlevé la femme que j’aime, mais pour l’avoir abandonnée après l’avoir vidée de son sang. Si elle revient terminer son œuvre avec moi, entre nous s’éteindra le présent a priori et mon existence ressemblera à celle de l’ange secourable. Nous aurons alors vanité et néant en partage pour, heureux d’être, se nourrir à même le sang. En ce moment de mon existence, j’ai autant besoin d’aimer que d’être aimé.

C. me regarde en souriant, une cerise entre les dents. Peut-être a-t-elle compris.

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jeudi 20 août 2020

Petits textes à revoir - Chien de fusil

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).


Chien de fusil


F. et moi sommes assis au parc Lafontaine. Il veut me dire quelque chose. Il lance des miettes de pain aux canards, sans regarder, c’est toujours le même qui attrape. Quand il n’a plus de pain, il est tout surpris.

– T’en as ?, qu’il me dit.

– Quoi ? je fais pour l’agacer.

– De la peine ?

Je ne sais quoi répondre. Ce n’est pas la question que j’attendais. On est un peu déboussolé quand on n’entend pas les mots attendus, surtout si ceux qui les remplacent nous embêtent, je dis embête dans le sens d’« indiscrets ».

– On a toujours de la peine sans le savoir, je dis.

– Quand je veux la serrer tendrement dans mes bras, m’avoue F, elle me dit laisse, laisse.

Elle, c’est K., sa femme. Je la connais bien. Ni belle ni laide. Elle travaille comme réceptionniste dans une grande boîte sur le boulevard René-Lévesque. Je connais F. aussi. Et je la comprends. Mais je ne juge pas. Si K. ne croit plus en l’amour de F., elle le tiendra en laisse quelque temps encore, pour le faire souffrir à sa manière qui est laide d’égoïsme. Un jour, quand elle le voudra, elle laissera aller le père biologique, morcelé ou même mort. Elle ne se séparera pas de l’enfant pour autant. L’amarre est longue, plus longue que le large. Elle porte en elle un fœtus en sursis d’émancipation. Peut-être  un enfant mal-aimé, un de plus, un de trop. S’il est le portrait vivant de son père, la décision de K. sera vite prise, elle coupera le cordon, laissera filer le filet de glaire ou de fiel. Moi, je vois déjà l’enfant à naître qui, en chien de fusil dans le ventre, tire sur sa laisse près du cœur maternel qui ne voit rien venir, pas même les lendemains qui déchantent.

– C’est pas drôle pour elle non plus, je dis machinalement.

F. me regarde. Il ne comprend pas. Les canards sont partis de l’autre côté de l’étang. On les voit à peine. Mais on les entend, ils sont heureux. On est toujours heureux quand on mange à sa faim. N’importe quelle faim.

– Quoi ? fait F, impatient.

– Laisse faire, je dis.

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dimanche 23 février 2020

Petits textes à revoir - Écueillir

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Écueillir

Il y a de la houle au tréfonds de E., là où ça sent le plus mauvais. Il connaît le vague à l’âme, la fluette nausée, le dégoût et le vomissement, jusqu’au crachat venin. Il souhaite que s’expulse de lui tout le mal de vivre, les brisants et la jetée, la fange du vice. Il ne veut plus ne pas être aimé, honni de femme, éloigné, ne plus éprouver les haut-le-cœur, la lassitude, le manque d’amour, la vidange d’âme. E. est laid, terriblement laid, mais sans malveillance aucune. Ce qu’il veut, c’est voguer de nouveau à la femme nouvelle, cingler jusqu’à ses pieds immergés, s’échouer sur son sexe offert, sans ouvrir ses flancs, palper enfin les entrailles pures. Il veut être de nouveau accueilli de femme, dans les hauts-fonds, la vastitude et l’envergure, connaître un amour naissant sans écueils ni brisants. En attendant, il pêche au quai de l’Horloge. Il regarde vers l’aval… ???

E. a été marié bien trop longtemps, ça marque un homme pour la vie. Mais son vrai problème, ce n’est pas sa laideur, c’est sa timidité. Pourquoi un homme qui veut trouver la femme de sa vie passerait-il ses journées à pêcher la barbotte dans le fleuve, alors qu’il y a tant d’occasions de rencontres ?

- Tu connais la légende de la Sirène du Temps ? me demande-t-il.

- Non !

- Au début du siècle, au X de la X, il y avait une filature. Une jeune fille y travaillait. Un jour, elle est tombée dans la fileuse. On s’en rendit compte que 15 minutes plus tard. Tu sais, ces machines, ça travaille vite, la jeune femme était embobinée du cou jusqu’aux pieds. Et même que ses pieds faisaient comme une queue de poisson. Elle était morte étouffée bien sûr. Le propriétaire, pour éviter une enquête, car il n’avait pas la conscience tranquille, fit disparaître le corps dans le fleuve, justement ici.

- Et tu penses que…

- Attends. Le lendemain, le propriétaire s’étouffa avec un os de poisson.

- Un hasard, fis-je.

- Dans son sommeil.

- Tu rigoles ?

- Écoute. À la filature, les fils cassaient tout le temps, sans arrêt. Le propriétaire vendit, mais le nouvel acheteur ne fut pas épargné par la malédiction, la filature flamba jusqu’aux fondations.

- Voyons, une malédiction…

- C’est quand même étrange, tu ne trouves pas ?

- Un hasard. Tout simplement. On n’a jamais retrouvé le corps, je présume.

Pour toute réponse, E. remonta sa ligne. Il y avait au bout un long fil de laine.

- C’est chaque fois ainsi, dit-il. Un jour. Elle sera délivrée de ses liens. Qui sait ce qui se passera.
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mercredi 12 février 2020

Petits textes à revoir - Pirosité

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Pirosité

Parfois, la vie nous met devant des situations embarrassantes et on ne bronche pas. C’est ce qui m’est arrivé la nuit passée. Bien sûr, je m’y attendais un peu, on ne titille pas le destin sans qu’une pointe ne nous effleure un jour au l’autre. La difficulté, c’est de ne pas se trahir trop tôt. Le temps amoindrit tout, même la pire des humeurs. Et quand l’autre découvre la vérité, une vérité qui ne lui plait pas, – et me faut le dire, la même chose peut m’arriver – il est moins enclin à battre le fer refroidi, c'est-à-dire qui ne changera plus de forme, à moins de la chauffer de nouveau, mais c’est plus long et ça demande beaucoup d’énergie. Donc, il est trois heures la nuit passée. Le camion à vidange passe dans la ruelle, débridant le vacarme et les clameurs nocturnes. Les chats de gouttière se réveillent, des blancs, des rouges, des bleus, qui marqueront leur territoire au moins aussi vaste qu’un purgatoire pour une chatte en chaleur. Soudain, le téléphone sonne. Je réponds.

– C’est B.

B. ne parle pas tout de suite. Il a sûrement quelque chose d’important à dire pour appeler ainsi à cette heure, mais ce n’est pas si grave que ça. En tout cas, pas quelqu’un de mort, sinon, il crierait comme un perdu, comme la fois où sa fille unique est morte dans un accident d’auto. Pas déchiré qu’il était, un bloc plutôt, une bombe. Quand il a sauté, ce fut l’hôpital, les lanières, les calmants. Maintenant, il va mieux, mais pas comme avant. Jamais plus comme avant. J’attends toujours à bout du fil. Il parlera, il ne fait jamais rien pour rien.

– J. est partie, dit-il enfin.

Je ne dis rien, j’écoute. Le camion à vidange est passé, parti ailleurs. Y a plus de vacarme. Ce silence nocturne réveille toujours sa femme, cheveux blonds, peau blanche, lèvres rouges, yeux bleus femme qui hier encore l’aimait plus que de raison aux quatre coins d’un lit vaste comme un ciel et beau comme un amour naissant. Je voudrais bien l’encourager, lui dire qu’elle va revenir, que ce n’est qu’une passade, qu’elle l’aime encore, qu’il ne peut en être autrement… je ne peux pas.

– Il est trop tard pour lui dire que je l’aime, dit-il.

– ?

– Elle n’est pas rentrée coucher…

C’est une grande première pour lui, avec une raison plus noire que bleue. Il pense que sa femme a marqué son territoire dans un ailleurs plus vaste qu’une oasis, qu’elle dort maintenant dans la litière d’un nouveau mâle.

– Un mâle en chaleur, murmure-t-il

Puis il raccroche.

– C’était qui ? me demande J.

– C’était B.

Elle garde un court silence puis me demande : « Dis, t’avais-tu descendu les vidanges ? »
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vendredi 7 février 2020

Petits textes à revoir - Manger «sec»

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).


Manger «sec»

Ma mère, lorsqu’elle voyait des ouvriers manger leurs sandwichs assis sur le bord du trottoir, elle trouvait qu’ils mangeaient « sec ». Alors, elle leur apportait un bol de soupe. Et ils disaient merci, surpris de cette bonne action. Aujourd'hui, les ouvriers vont manger au McDonald. On a de moins en moins l’occasion de faire plaisir. Et bientôt, on perdra même le goût d’être généreux.
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vendredi 31 janvier 2020

Petits textes à revoir - Les chemins

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Les chemins

J’ai revu mon quartier d’enfance. Ils ont démoli la maison familiale, le lavoir à bouteilles, le dépotoir à ciel ouvert est devenu un parc où les enfants rient et courent, l’atelier d’ébénisterie est une salle de montre d’automobiles. Seul le tunnel sur lequel passe la rue Des Carrières n’a pas changé. De là-haut, nous lancions des ballons rempli d’eau sur les passants ou les gens qui attendaient l’autobus. Les chemins restent plus longtemps que les habitations. Peut-être parce qu’on n’y habite jamais.
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vendredi 6 décembre 2019

Petits textes à revoir - Cosmose

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Cosmose


D. se plaint de côtoyer des gens qu’il n’aime pas. Au travail surtout. Il est inspecteur en qualité dans une grande entreprise d’embouteillage. Ses journées font leur temps quand même. Elles commencent bien, finissent plus que mal. Il n’a besoin de personne d’autre que les femmes à venir en temps et lieu. Elles sont ses nuits, ses étoiles, ses trous noirs dans lesquels il glisse un petit bout de lui, objet invisible à l’observation directe, le seul qui ose s’éclater et baver de plaisir, sans scaphandre, confiant du plaisir vif à venir, donné sans amour, sans engagement, au jour le jour, et qui vient à temps panser ses plaies d’espoir.
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jeudi 5 décembre 2019

Petits textes à revoir - Yeux noirs


Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Yeux noirs


Même en social équité, un Noir, YYY, porte ombrage sur ses épaules, à cause de l’histoire de son peuple, en racines noueuses, en corde de lynchage, en papillons stridents, en étalingure, en câble à verge conique. La femme blanche approche à petits pas, avec l’envie de tâter à pleine main les blessures silencieuses de l’homme qui n’a pourtant pas connu, dans l’échancrure historique, les gréements de feu et les poulies dans les poitrines de poupées.

La femme blanche, transparente, vitrifiée, beau cristal vivant, visible halo de beauté, belle à rompre le fer angle dans la plaie omoplate, met le grappin sur l’homme, le sauve du naufrage, met mort en mouillure fraternelle, en vice de forme, puis baise l’homme qui tangue en dures saillies. Les ongles de la femme burinent la poitrine gonflée, trace quatre signes cabalistiques dans l’évitage du cœur, met à nu des lettres, fait rébus les chimères aiguilles. L’homme rêve encore de potences et de bûchers dans sa mémoire fixe remplie de ruines antiques, de nœuds d’orin, alors que l’espoir cabre les îles femmes, au large.

La ségrégation tend toujours sa main gantée à l’homme tremblant, échiffe ses psycholles, filamente ses leurres moraux sur ses côtes vives. L’étranger meurtri, mutilé, cherche espars et ligatures et trouve saisines, aussi sur poitrine de femme les ficelles tendues en rhombes sonores qui tintent sur les seins blancs aux grands yeux noirs.
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lundi 18 novembre 2019

Petits textes à revoir - Tirasse

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Tirasse


J. est rancunier, le plus grand rancunier que je n’ai jamais rencontré en personne. J. est commis voyageur (un commis voyageur rancunier et non pas un rancunier commis voyageur, sinon il ne gagnerait pas sa vie en faisant ce métier). Il revient justement d’un voyage aux États-Unis. Donc, J. voyage seul, erre dans sa détresse sans fin, va droit devant, sans droite ni gauche, s'éloigne de partout et n’arrive nulle part, en tout cas nulle part où il serait enfin chez lui, car J. n’a pas de domicile fixe. C’est l’hôtel, ou une pension, ou (?), jamais chez des parents, jamais chez des amis. J. ne connaît pas la famille, ni l’amitié. J. n’aime personne.

Quand un douanier plus zélé, et aussi plus perspicace que les autres lui demande : « Aujourd'hui, avez-vous parlé à quelqu’un ? », J. ne dit rien, muet à faire peur. Le douanier répète autrement et double la mise : « Avez-vous souri à quelqu’un ? Avez-vous au moins ouvert les yeux ?» Le pauvre douanier entend le glas dans la tirasse cardiaque de J. qui porte en lui tous les vices et nul ne peut lui réclamer quelque vertu que ce soit, encore moins un douanier qui ne s’occupe que des choses matérielles. Peut-être qu’un curé… mais c’est une autre histoire. Le douanier le laisse donc passer, tout est en règle, il n’a pas à juger l’âme humaine, n’est ni prêtre ni psychologue.

J. parcourt les chemins, refoule ses pas dans le nouveau pays, encore, toujours, à la recherche d’il ne sait quoi qui le ferait autrement heureux. Sans paroles aucune, coi en sa rage, sans sourire, sans yeux, le corps fermé sur lui-même, il trépasse en tout lieu, décède sans relâche, avec comme seul bagage lourd son ventre mort et ses valises remplies de poupées de porcelaine. Mais, une fois par année, il vient passer un mois à Montréal. Il aménage chez moi. C’est un rituel, je lui consacre le mois de novembre, depuis six ans. Je l’aime bien. Malgré ce que tout le monde en pense, et les gens pensent beaucoup. Je ne sais pas si J. partage le même sentiment de sympathie à mon égard, mais chose certaine, il adore Montréal. Il désire même s’y installer un jour, s’il trouve au-dedans de lui-même ce qu’il cherche en vain.
J’ai connu J. dans une librairie de livres usagés, alors que je cherchais un livre de Giono.

– Vous aimez Giono ? m’avait-il demandé.

La phrase était un peu sèche, mais le sujet m’intéressait. Je souris et fis « oui » de la tête.

– Moi aussi, dit-il.

Aussitôt, il me fut sympathique. Qui aimait Giono aimait la vie, la nature, l’amitié, les vraies choses. Je me trompais. N’empêche, il consentit à me vendre sa collection de livres de Jean Giono. Il les avait tous. Voir quelqu’un se débarrasser d’une chose aussi précieuse aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Je lui en fus hautement reconnaissance et nous devînmes amis un mois par année. Il aménageait donc chez moi. Il était fort cordial, même charmant. Il me parlait des pays qu’il visitait, en faisait des descriptions fabuleuses, mais jamais il ne me parlait des gens qui les habitaient.

Aujourd'hui, c’est le 5 novembre et J. n’est pas encore venu, lui qui est réglé comme une pendule, chez moi le 1er novembre, sans fautes. Il lui est sûrement arrivé quelque chose.
Novembre passe, puis décembre. Le premier janvier, ça sonne à la porte. J’ouvre. C’est lui, J., qui vient me souhaiter une bonne année. Derrière lui, une jeune femme, toute mignonne, souriante à pleines dents, blanches comme la neige qui recouvre les plants de fleurs oubliés dans les boîtes du voisin.

– Ma femme, dit J. en me la présentant.

Elle me tend une main ferme, comme si elle était contente de me voir.

– J. m’a beaucoup parlé de vois, dit-elle.

Ce cliché dans la bouche de cette jeune femme sonne comme un chant de Noël. Je les invite à entrer. Ils refusent poliment.

– Il nous faut nous en retourner, dit J. en me serrant la main.

Une semaine plus tard, j’apprends dans les journaux qu’un homme a fait un don d’un million de dollars à une œuvre de charité. C’est J. Sa photo est là, dans le journal. Il avait gagné 5 millions à la loterie. L’argent était donc tout ce qui lui manquait pour racheter sa rancune.

J’ai revu J. plusieurs fois depuis, il avait adopté Montréal, « la plus belle ville du monde ». Il habitait sur la rue X. Il a fait des cadeaux à tous les membres de sa famille et continue à aider les œuvres de bienfaisance. Il m’a généreusement payé un voyage au pays de Jean Giono. Quant à sa femme, elle attend un enfant pour le mois de novembre.
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mercredi 26 décembre 2018

Petits textes à revoir - Échographie

Extrait de Petits textes à revoir, (Pierre Rousseau, 2000).

Échographie

Je parle à X, mais elle a l’esprit ailleurs. Nous sommes attablés dans un café-bistrot éminemment bruyant  : musique trop forte, machine à moudre le café, plein de bruits intermittents (sonneries de téléphones cellulaires, rires, éclats de voix, chaises déplacées, vaisselle), enfin, un lieu propice aux confidences. Je parle à X de mon dernier manuscrit, moi qui ne le fais jamais. C’est une grande générosité de ma part, elle devrait être contente…

– Excuse-moi, dit-elle. J’ai eu une dure journée.

X est médecin, obstétricienne. 

– Une héroïnomane, ajoute-t-elle. J’imagine le petit être.

Elle se lève  : «  Excuse-moi, je vais aux toilettes. »

Pendant qu’elle est partie, j’écris : « Le corps emmêlé de nerfs et de veines bleu os, le ventre bouillonnant de tripes et d’organes, l’esprit empêtré d’images et d’émotions nues, le cœur bruissant de murmures et de crissailles, en réserve, baignant dans le liquide glauque, saboté de complexes charnels et cérébraux, l’enfant ouvre son nombril lécheur d’embrouilles, hoquette, l’écume au bord de sa langue affolée, riant déjà de la sotte et bête nature humaine. Rempli d’espérance et autres rêves enfin, sans nuance, le petit être s’ouvre au monde, voit encore plus loin, pas de risque, rien, dessine sur les parois d’étranges formes animales, encre le vélin, reliures à pleine peau parchemin, lèche le rebord de la cordiale beauté maternelle, taillade sa langue sanguine, palpeur rubicond, forge son caractère dans plus grand que lui, puis bêle quelques sons en cadence exaltée, car mouton va là où on le pousse d’emblée. Les yeux de l’enfant, pierres noires sous filet de peau, s’ouvrent un instant dans la glaire chaudasse. L’avorton imagine sa naissance, en éclosion glissante dans l’étreinte du passage, spasme de rejet, prout. Entre deux injections, héroïne valeureuse, faut le dire, la mère joyeuse scelle son destin, suture sa veine, enfouit l’enfant en elle, très profondément, creux, là où l’écho résonnant a peur de dire tout haut ce que l’enfant crie tout bas en poussant sur le ventre clos… »

X. revient.

– Qu’est-ce qui est arrivé avec l’héroïnomane ? je lui demande.

– Elle s’est fait avorter.

Ses yeux s'emplissent de larmes.

– Toi ? je fais.

Elle me regarde fixement. Il m’est facile de comprendre.
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jeudi 13 décembre 2018

Petits textes à revoir - Margoton

Dans Petits textes à revoir (Pierre Rousseau, 2000), une chansonnette composée à la volée et présentée ici telle quelle, toute en rimette:

Nous lui avions même composé une comptine :

Près du lavoir à bouteilles
Sous le pommier aux pommes rainettes (sic)
Derrière le hangar des Germinette
Une fille aime les garçons à la sauvette.

C’est Margoton, dit l’amourette.
Une fille rondelette
En quête de touchettes
Sous sa longue jupette.

Voilà une fille tendrette
Pas très jolette
Mais bien coquette
Sur la rue Marquette.

Elle prend timides et femmelettes,
Pour gaillarde téter leur pistillette
Et leur fleurir là ben drette
Une maudite belle rizette.

À huit ans, nous sommes bien lestes
Faut le dire, de la pissette
Pour aller dans les cachettes
De la rue Marquette.
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dimanche 9 décembre 2018

Petits textes à revoir - Les ruelles

Dans Petits textes à revoir (Pierre Rousseau, 2000), quelques idées et pensées sur les ruelles:

À Louveciennes, j’ai vu un marié bougon manger le gâteau de noces dans la ruelle ;

Dans la ruelle Nuit et Jour, à Wavre, dans le Brabant wallon, on fait la collecte des immondices le mardi et le vendredi ;

Il y a la ruelle du Couchant, à Genève, où j’ai dormi seize heures d’affilée sans qu’on  me dérange ;

Pour le Plateau Mont-Royal, il est dit: «Les ruelles sont en fait, un réseau secondaire de petites rues qui donne accès aux arrière-cours des maisons en rangée. Lieu de jeu et de commérages, ces ruelles sont aussi des témoins de la vie de quartier. »;

Flaubert écrit dans Madame Bovary : « Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans la ruelle; ­ dans la ruelle, comme avec l'autre ! Il faisait de l'orage, et ils causaient sous un parapluie à la lueur des éclairs. » ;

Le galant faiseur d’oreilles de Lafontaine se sauve dans la ruelle : « Où se sauver : nul endroit il ne vit,/Qu'une ruelle en laquelle il se mit » ;

Charles Baudelaire, dans Les Fleurs du mal : « Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure ! L'ennui rend ton âme cruelle… »

Puis j'avais ajouté: 

La ruelle, cet espace entre le lit et le mur où souvent je me couche pour me cacher de la pleine lune…
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