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mercredi 24 avril 2019

Sans queue ni tête - Extrait 4 - Histoires d'hier ?

Sans queues ni têtes (Pierre Rousseau, 1974) est une (brève) tentative d'écriture spontanée... pas très réussie, je dois l'avouer. Voici donc un quatrième court extrait de ces propos décousus:


23 août 1974

HISTOIRES D’HIER ?

Des dinosaures galopent dans le creux de ma main ouverte. Ils sont issus d’un poisson-amphibien hermaphrodite qui ne parlait ni français ni anglais. J’ai souvent rêvé – et rêve encore – de voy­ager dans une machine à la HG Wells à travers le temps et de tomber, comme un ange tombe du ciel, dans la jungle préhistorique, sous un soleil de plomb brûlant comme une torche à acétylène, d’étouf­fer dans l’air hyperchargé d’humidité, entouré de plantes énormes et plus que vertes, tandis que des insectes monstrueux crisseraient à mes oreilles déployées. Les ptérodactyles m’offriraient d’énormes cadeaux nauséabonds sur ma tête échevelée tandis que les énormes repti­les croiseraient nonchalamment mon chemin.

Mais je pense aujourd’hui que si ce rêve préhystérique se réalisait, j’aurais une sacrée frousse et la machine à la renverse me ramènerait promptement dans mon chaud lit douillet qu’on appelle civilisation évoluée. Néanmoins, le rêve étant le passe-temps le plus économique pour le simple d’esprit et d’argent, je l’utilise fréquemment pour les longs trajets que je ne pourrais me payer au­trement.

L’univers est grand, plus grand que mes cinq pieds dix pou­ces et un peu plus pesant que mes 150 livres. J’en fais cependant intégralement partie – tout un honneur – et ma présence influence grandement la balance de la matière. Bien avant que les bestioles préhistoriques n’ébranlent la terre, il y avait des étoiles qui déferlaient en torrent dans un vide spatial qu’elles emplirent assez rapidement (quelques milliards d’années, environ le temps d’attente d’un autobus de la CTCUM par un matin d’hiver). Cependant, le temps passait trop vite pour le créateur, et comme divertissement il inventa – être diabolique – une planète TERRE-ible sur laquelle il sema aux quatre vents des graines de toutes sortes de la plus pe­tite à la plus grosse, de la plus ronde à la plus plate. Et comme un lâcheur, il laissa le fouillis s’implanter dans ce monde, véritable bordel d’actions et de réactions.

Le zoo grandit et se diversifia jusqu’au jour où un grand singe, initié d’une manière inconnu, décida de prendre la présidence de cette fête colossale, mais anarchique, et d’y mettre un peu d’or­dre. Il le nomma le plus intelligent des animaux et agit de la sorte sans jamais nier sa pensée première: être un humain. Sa tâche fut grande, difficile, presque insurmontable. Il parvint cependant à évoluer (aider discrètement par le créa­teur, Dieu, qui comme un boss, un bon boss, surveillait ses intérêts et protégeait ses meilleurs travailleurs ouvriers employés (dixit La Bible).

Les hommes se dispersèrent sur la terre, se séparèrent, fondèrent des villes, des pays. Firent la guerre quelques fois, inventèrent des choses diverses. La surface de la Terre se modifiait lentement. Les hommes devenaient de plus en plus nombreux. Ils créèrent les sept merveilles du monde, les premières et les dernières. Ils bâtirent des pyramides en Chéops, genre de pi­erres qu'ils trouvaient en abondance dans la région, près du Nul, puis il y eut un christ qui bouleversa un peu leurs idées et dont le SEIN-bole éclabousse encore aujourd’hui les hommes qui visitent les lieux saints à travers le monde.

L’antiquité dévastée par l’avènement de l’an zéro fut suivit de l’âge moyen où les hommes, pour se protéger des attaques extérieures des mauvais esprits, s’habillèrent de métal dur qui moulait assez fidèlement leurs formes afin que les autres puissent bien voir qu’ils étaient des humains et ne pas les prendre ainsi pour des animaux. Puis la renaissance vint, entre quelques guerres. On tenta une deuxième naissance de tout de rien, avec quelques réussites qui permirent aux temps modernes d’apparaître, avec son déferlement d’inventions et de découvertes qui permirent à l’homme de mieux exister en vivant moins.

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Et puis je naquis, événement très important dans ma vie. Tous ces milliers d'années, tous ces événements précités s’étaient produits pour que moi, je puisse venir au monde. J’étais l’aboutissement de siècles de travail acharné de milliards d’hommes et de femmes. Et je suis là, flamboyant de vie et d’atomes vieux de milliards d’années ayant peut-être traversé des espaces intersi­déraux pour venir spécialement formé une partie de mon corps. J’eus du mal à rester petit malgré mon désir de ne jamais dépasser l’âge de dix, le plus bel âge. Mais après, on s’y fait. La préadolescence est plaisante, quoique frustrante au point de vue de l’école. Heureusement, il y a l’adolescence, époque sublime dans son déferlement de boutons et de poils, et de timidité dont m’affubla une nature intéressée à protéger son environnement devant un être – moi – doué d’une énergie exploratrice et psychique capable de mettre à nue les vérités les plus chastes. L’adolescence se passa donc dans heurt ni anicroche, dans l’ombre de mon ta­lent latent. Puis vint un âge où l’adulte nous regarde de haut et les jeunes d’en bas, trop grand et trop petit. Top grand pour jouer aux fesses et trop petits pour faire l’amour. Un équi­libre que j’aimais parce que mon talent de caméléon-camoufflard-déguiseur me permettait d’être tantôt petit garçon enfantin, et tantôt un adulte novice évidemment. Aujourd’hui encore, je peux jouer le jeu pour mon plaisir et pour ceux qui me comprennent. Et j’espère qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin des nuits.

Il y eut le temps des amours – temps difficiles et laborieux –, mais qui sont les meilleurs outils pour façonner un homme en humain et ainsi lui permettre de vivre et non d’exister.

Aujourd’hui, je suis entre hier et demain. Et j’arrête ici le passé qui devient insolemment le présent.
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mardi 19 mars 2019

Sans queue ni tête - Extrait 3 - Le cimetière

Sans queues ni têtes (Pierre Rousseau, 1974) est une (brève) tentative d'écriture s... et pas très réussie, je dois l'avouer. Voici donc un court extrait de ces propos décousus:

25 juillet 1974

Très peu de temps après ma naissance, on m’affubla – excusez l’expression – d’un prénom très évocateur, foulé par les semelles sales de milliards d’hommes à travers les siècles, manipuler, façonner, lancer ou garrocher, employé à tous les usages, j’ai nommé pierre.

Avait-on la certitude en me nommant ainsi que mon cœur et mon esprit acquerrait la dureté de la pierre – sans aucun rapport ici avec « une tête dure » – offrirait de la résistance positive au monde extérieur, formerait mon caractère d’homme apporterait une endurance physique – des muscles d’acier – , et qu’ainsi, tel un char d’assaut, j’irai férocement à la conquête du monde et de l’univers?

Ou bien a-t-il une origine plus sentimentale. Qui ne connaît pas la phrase célèbre du Christ: “Tu es pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon église.” Une lueur fulgurante vient de me traverser l'esprit, après 25 ans de vie: me destinait-on au sacerdoce? Pauvres parents déçus. Mon nom, prédestiné à une haute considération ecclésiastique, perdra son auréole de sainteté parmi les bas fonds de la poésie libertine, dans les lupanars de la luxure romanesque, ou dans les fuites éperdues d’une religiosité sacrée.

Mon nom ne servira qu’à désigner les choses les plus terre à terre, les pierres du chemin que foulent inconsidérément les bottes du soldat ou les sabots des chevaux. Dans la poussière et la honte, mon nom tramera sa célébrité de par le fend monde, ou s’endormira dans le lit de la rivière où, dans un sommeil peuplé de cauchemar, il renâclera les regrets d’une vie manquée.

Néanmoins, je me consolerai en me disant que si mon prénom ne sert plus a désigné des choses profanes, elle nomme aussi des pierres précieuses, la pierre de lune, le diamant, l’améthyste, le rubis qui parent les plus belles femmes du monde et hélas, de moins belles. Leurs scintillements, dans des éclats esprit ou d’orgueil, règnent sur l’univers de la richesse matérielle et l’éblouissement de leur valeur émeut plus d’un œil, même les âmes.

Mon nom – je m’en rends compte maintenant – règne sur le monde aussi sûrement que le soleil du haut de son trie. Les montagnes inaccessibles que des hommes lilliputiens croient conquérir déchirent des pays comme des dents de sauriens, des falaises abrup­tes s’enfoncent, gigantesques, dans l’océan muet de tendresse. Que ce soit l’Himalaya ou le grand Canyon, la pierre, partout, s’impose dans sa dureté, sa beauté et son gigantisme. Et que de mains d’hommes ont manipulé cette matière pour façonner des cathédrales, des châteaux du Moyen Âge, des forteresses, des manoirs, des routes, jusqu’à la plus simple maison de pierres des champs. L’hymne à la pierre n’a jamais été assez chanté. Plus que l’élec­tricité ou l’énergie atomique, elle a bouleversé et bouleverse encore la terre de tous ces hommes qui ne daignent même pas baisser les yeux sur cette offrande de la nature généreuse.

Mais son symbole est éternel. Et mon goût des voyages vient peut-être de ce proverbe: “Pierre qui roule n’amasse pas mousse” Une crainte, sûrement, de la vieillesse. Mais les hommes comprendront, hélas trop tard, que, jusqu’à leur mort, et même après où les pierres se font tombales, qu’ils aient dû, âme ingrate, déifier le summum de la création, et non pas élever les stèles à ceci ou cela, mais aux pierres elles-mêmes

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Une étrange idée me conduisit il y a à peine heure dans l’immense cimetière de l’est. Étrange endroit pour se promener par un merveilleux après-midi d’automne, sous un soleil ruisselant d’humidité. Qu’est-ce qui m’attirait dans ce lieu paisible et presque rassurant à la lumière du jour? Impossible à deviner. Ce n’est certes pas un endroit que je fréquente régulièrement, heureusement. Personne de ma famille n’y est enterré.

À l’entrée, deux anges blancs vous souhaitent la bienvenue à coup de trompettes muettes. Mais je croirais plutôt que cet accueil discret est pour ceux qui entrent non verticalement, mais horizontal. Et ce silence fusant comme un hymne a pour but, de­vinons-le, de ne pas réveiller les morts. Que ceux qui sont morts restent morts. Si tous les revenants revenaient, il y aurait un problème de répartition de biens, de femmes et d’espace. Aucune nouvelle ne nous est parvenue selon lequel que le ciel serait surpeuplé. (ni de l’enfer d’ailleurs, bizarre, vraiment bizarre.)

Donc, après avoir passé la grille, un haut monument, assez pour être remarquable annoncent que tous les ossements exhumés ont été ici enterrés, tous ceux datant d’avant 1917. Il fallait trouver de l’espace pour les nouveaux arrivants, de sorte qu’il a fallu, religieusement, exhumer toutes ces tombes et les rassembler sous une même bannière et dans un même lieu (serait-ce le seul lieu au monde où il n’y aurait aucune ségrégation de sexe ou de nationalité?).

Le visiteur anonyme s’engage ensuite dans une des allées. Je préférai celle du centre, étant bordé d’arbres dont l’ombre rafraîchissait l’air surchauffé. De chaque côté de mes pas, des pierres tombales de toutes les formes, de toutes les couleurs se figeaient dans une mort minérale, gardiennes inflexibles du cercueil sous leur pied enfoncé. Quelle dureté dans leur prestance: On dirait un bataillon de la mort en attente d’une résurrection à venir. Je m’amusais (excusez le mot) à lire les inscriptions stéréotypées. Seuls les noms semblaient revivre sous mes pensées et j’évoquais un vague visage, une vie vivement effleurée. Je ne connaissais rien de ses gens, et pourtant il faisait partie de ma race d’homme. Ils avaient connu les même joie et peine, les mêmes souffrances sous d’autres noms, d’autres cieux, ou et d’autres temps. Néanmoins, ils étaient près de moi, maintenant enfouis comme des végétaux dans une terre sèche.

Je me suis demandé pourquoi on éloignait toujours les morts du ciel pour les rapprocher de l’enfer. Pourquoi ne pas enterrer les morts au faite des montagnes, presque dans les nuages. Ils seraient les premiers à voir les rayons du soleil et aussi les derniers. Ils n’auraient qu’un pas à faire pour quitter cette Terre qui ne veut plus de leur âme, sauf de leurs atomes qui referont d’autres humains, d’autres plantes, d’autres cailloux. À un moment, je souhaitais qu’à ma mort, on fasse brûler son corps, qu’on ramassât les cendres, que sur le plateau du merveilleux mont Albert, par un jour de soleil et de grands vents, on disperse mes cendres. L’espace et la liberté totale s’offriraient à moi et mon âme, ivre de paix s’élèverait dans un firmament azuré, dans une vie éblouissante.

Mais un instant après, une angoisse m’étreignit: et si mon âme mourrait par dispersions des atomes? La survivance après la mort est mal connue, ou pas du tout pour être franc. Peut-être l’âme ne vit-elle que tant que les atomes sont associés. Elle faiblit de plus en plus jusqu’à dissociation de la dernière molécule de corps. Ou bien est-ce le contraire? La résurrection des corps serait-elle alors impossible?(si elle existe).

Je pense que le corps n’est qu’une enveloppe, et qu’après, il y a autre chose dont le corps est absolument hors de question. Il pourrit, se décompose dans un malade de vivre, et l’âme ou quel­que chose de semblable s’en va son bonhomme de chemin, où elle a à faire, et c’est ce que nous serons peut-être dans le prochain épisode de notre fulgurante existence. Je dis peut-être, parce qu’il est possible – tout est possible –  qu’après la mort, il n’y a absolument rien. Pfi, tout est mort: la personnalité a existé, point final. Je ne laisse qu’une image dans quelques esprits, quelques réalisations terrestres (tout dépendant de l’individu) et des atomes qui m’ont formé. C’est angoissant de penser ainsi, mais il faut tout regarder en face.

Mais, l’angoisse qui m’a le plus bouleversé étant jeune c’est l’angoisse de l’éternité. Imaginez qu’après la mort, votre âme ou esprit vive encore. Elle existe dans une autre forme pour une autre vie. C’est encore vous. Et après, cette âme meut d’une autre mort pour revivre sous une autre forme encore imaginable pour l’homme vivant. Et cela sans fin. Vous existeriez toujours. Ce serait une immortalité, MAIS UNE IMMORTALITÉ IMPOSÉE. Vous ne seriez plus capable de mourir tout à fait, toujours vous existeriez.

L’impossibilité de mourir vous connaîtriez. L’éternité vous tiendrait dans ses affres. Vous sentiriez jusque dans votre existence cette angoisse de l’éternité. Ce fut un moment terrible de ma vie. Il dura quelques mois. Parfois, dans le jour, j’oubli­ais, mais le soir, en me couchant, cette pensée m’assaillait inexorablement jusqu’à l’angoisse psychologique la plus atroce. Je me convulsais dans le silence de la nuit. Je n’osais hurler. Personne n’a connu mon angoisse. Même le jour, j’avais des crises muettes et invisibles où mon âme éclatait de terreur. Mes yeux devenaient vitreux, des frissons jaillissaient de ma peau, et personne ne savait. Quand j’étais seul, que personne ne me voyait, je me lançais sur les murs, le visage crispé d’angoisse et de peur , râlant une terreur d’enfant, faible et sans défense devant une réalité incalculable d’inflexibilité.

Mais j’en sortis un jour où je ne m’y attendais pas. Je n’y pensai plus, et même la mort ne me faisait plus peur. Elle était là, autour de moi, je la laissais faire son travail. Je n’y pouvais d’ailleurs rien, et je l’acceptais comme quelqu’un qui ne nous plait pas beaucoup, mais qui ne nous dérange pas non plus...enfin pour l’instant.

Je me rappelle à l’instant un des premiers films que j’ai vus étant jeune. J’avais 9 ans. Le film terrible s’intitulait: “le cauchemar de Dracula” un des pires films d’horreur au point de vue de l’action, du suspense. Et moi, pauvre petit garçon hyper­sensible, non habitué à des scènes de ce genre, je fus le spectateur impuissant de ce drame d’horreur, tel un cobaye que l’on soumet à toutes les épreuves. Sidéré d’effroi à mesure que le film passait, les yeux exorbités de terreur, mon imagination, folle à lier, explosait d’images effroyablement que mon cœur et mon esprit ne pouvaient pas tolérer. Et pourtant, mes yeux restaient incompréhensiblement rivés sur l’écran ou les images n’achevaient pas de me tuer. La musique elle-même angoissait mon âme. Le suspense était effrayant. Je regardais parfois mon frère et son ami, assis près de moi et qui semblait se délecter du spectacle alors que moi, je m’éva­nouissais d’horreur. Ma carapace émotive était faible et se déchirait de partout. J’étais littéralement mis en lambeaux. Et soudain, à la scène de la fin, où Dracula se décompose vivant dans un arrangement d’un réalisme extraordinaire, je me cachai mes yeux de mes deux mains: la réalité venait de se briser autour de moi.

J’étais drogué. Je vivais dans un monde flou, irréel, où les sons les gens et les choses semblaient embués. Je ne voyais plus, je n’en­tendais plus. Je me levai comme un automate, suivant mon frère J’étais comme drogué. Je devais avoir les yeux vitreux, exorbitant. Je ne pouvais pas parler. Je ne sentais pas mes jambes avancer et mes pieds toucher le sol. J’étais traumatisé au plus haut point. Et le soir, je ne dormis pas. J’avais peur, terriblement peur. Peur de revoir sur les murs, les armoires, le plafond, les images du film. Et ma mère s’en rendit compte. Mais que pouvait-elle faire? Rien ne pouvait me rassurer. Tout était dans mon profond intérieur, et ces pour cela que je ne pouvais fermer les yeux. Je m’assois dans un fauteuil berçant, une veilleuse près de moi, et seul, je me berçai toute la nuit, et sans cesse, la peur m’assaillait, me tiraillait l’âme et l’esprit. Au matin, à la lumière du soleil qui chasse toutes les mauvaises pensées et tous les mauvais esprits, je revivais enfin, fatigué, et encore quelque peu traumatisé.

Cela dura trois jours et trois nuits durant lesquelles je ne dormit pas. Puis l’angoisse diminua, les semaines passèrent et j’ou­bliais. Mais la faille était faite dans mon esprit et elle doit encore exister même si je ne la sens plus du tout. Je venais de découvrir mon hypersensibilité, que j’allais devoir vérifier à travers les années à venir, cette hypersensibilité qui venait ma faiblesse et puis ma force, car je l’utilise maintenant pour vivre. J’étais différent des autres, je venais de l’apprendre même si je ne le remarquais pas. Mon frère et son ami avaient aimé le film. Rien en eux ne semblait changer, alors que moi, j’en étais presque mort. 

Et c’est ainsi que les pensées me venaient tandis que je parcourais les sentiers du cimetière. Des pensées de circonstances. Des jeunes – cheveux longs, jeans et chemises largement entrouvertes –  travaillaient sur les tombes, à tondre le gazon, à ensevelir un cercueil. Leurs gestes étaient pour eux, les plus normaux du monde. Ils n’y voyaient sûrement rien de différent à un autre travail. Et pourtant, pourtant, se rendaient-ils compte qu’ils jouaient avec la mort presque dans son ombre? Leur désinvolture, sans m’offusquer , m’agaçait un peu. Ils passaient par-dessus les tombes enfouies, piétinant mort et âme, sans gêne, mais aussi sans reproche pour ceux qui dormaient là, sous leurs pieds boueux. Je les admirais presque de faire un tel travail. Moi, je ne m’y voyais pas, non par peur des morts, mais par respect pour ceux qui dorment depuis longtemps. Peut-être veulent-ils être tranquilles. Peut-être veulent-ils que l’ont ne leur apporte plus de fleurs ... ou même ne sont-ils même plus là pour les recevoir?

Les jeunes travailleurs levaient parfois un regard scrutateur vers moi. Ils se demandaient probablement ce qu’un énergumène barbu, chandail bleu à manche courte, jeans et souliers de gymnastique, venait faire dans un lieu pareil, surtout que je me pro­menais en tout sens à travers les dalles sans jamais m’arrêter devant aucune. Et soudain, je me dis, presque farouchement, que c’était moi qui n’avais pas d’affaire là, et qu’eux seuls devaient hanter ces lieux paisibles. Et en effet, qu’est-ce qui m’atti­rait là? Je ne savais pas. Une envie d’êtres entouré de morts, ou bien de sentir cette mort autour de moi, de savoir qu’elle exis­te bel et bien. Pourtant je ne la voyais pas, je ne la sentais pas. Cette tranquillité n’était pas la mort. Je voyais une mort brutale, comme une guerre, comme un accident, et j’eus alors l’in­tuition que ce qui m’entourait n’était pas la mort, cette vie qui cesse, ce cœur qui ne bat plus. Ce qui m’entourait, c’était L’APRÈS-MORT, le repos du corps et de l’esprit. C’était ça que je respirais dans cet air chaud et humide, que j’entendais dans le grincement des branches du peuplier au-dessus de moi , et là-haut, près des nuages, un avion géant passe, si lentement comme s’il voulait respecter la tranquillité du lieu, que j’en suis étonné.

La mort, on la retrouve dans le gueux qui crève de délire, une bouteille de robine entre les jambes, dans le Noir qui agonise de faim dans ses membres maigres comme une plaie, dans le guerrier percé d’une flèche, dans un malade cancéreux, dans un accidenté de la route, dans une rafale de mitrailleuse, dans un incendie de paquebot, dans une fleur qui fane, dans un insecte qui se brûle à la chandelle, dans une fourmi qu’on écrase, dans une forêt qui brûle, dans un vieillard qui meurt de vieillesse, dans une bombe qui explose.

La mort est violente dans l’accomplissement de sa fatalité. Elle dévore, elle brûle, elle ronge, elle déchire, elle écrase, elle déchiquette, elle endort, sournoisement. Un cœur qui cesse de battre est une agression contre la vie. C’est la guerre entre deux entités la vie et l’après-mort. La mort elle-même est l’arme qui tranche le fils qui maintient un système vivant.

C’est pour cela que la paix règne dans le cimetière, et que la mort ne m’apparaît pas. Tout ce que je soupçonne sous la terre, c’est le résultat de sa bataille. C’est l’œuvre de la mort que je foule, son musée à ciel ouvert ou presque. Quelque chose de grandiose et d’encore plus... si on savait ce qu’il y a de l’autre bord. 
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vendredi 8 février 2019

Sans queue ni tête - Extrait 2 - Le temps

Sans queues ni têtes (Pierre Rousseau, 1974) est une (brève) tentative d'écriture spontanée... pas très réussie, je dois l'avouer. Voici donc un deuxième court extrait de ces propos décousus:


25 juillet 1974

Comme je ne répète depuis t’alleurs, la petite est cuisine et la tressaute flambe, de nous énervons pas les nerfs à s’énerver dans l’énervement collectif qui caractérise la collectivité d’aujourd’hui à hier. Il ne faut pas que je sombre dans la léthargie qui me guidera sûrement vers les abîmes de la mort lente et inflexible qui me frôle de sa robe blanche sans mon consentement. A-t-on idée de fai­re peur au monde comme ça? Des fois, hein? Ouais, faut pas se gê­ner? Après tout, la vie appartient à qui? Je sais pas, mais elle appartient à tout le monde. Et tout le monde, c’est toutte le monde, moi y compris? Compris? Vertueuse pécheresse. File dans la maison abandonnée qui trame ses souliers sur le bord du sentier et fait y fleurir des fleurs multicolores comme ton cœur. Enivre-toi de l’air de tes yeux lumineux qui brillent sur l’étang comme deux luci­oles amoureuses. Va et chante aux oreilles des lutins que ma pas­sion repose dans ce monde jusqu’au plus profond de la magnificence de l’UNIVERS. N’oublie pas de dire celle qui t’écoutera que le monde ne finira jamais sans qu’elle-même ne l’ait décidé dans les siècles des siècles. Amen.

La flamme brûle le temps, et le temps ne se plaint pas. Il devrait pourtant le faire. Mais non. Qu’est-ce qui pense de tout ça, le temps? N’est-il pas tanné de faire vieillir le monde, de faire mourir les plantes. À quoi joue-t-il comme ça?

Le temps d’un soupir
le temps d’un émerveillement
le temps d’une fleur
le temps d’un crime
le temps d’un espoir
le temps d’une joute de hockey
le temps d’une mort subite
le temps d’une bonne raclée
le temps d’une métamorphose royale
le temps d’un combat de boxe
le temps d’une jambette
le temps d’une fin
le temps d’une phrase
le temps d’une marche nuptiale
le temps d’une fuite éperdue
le temps d’un souper
le temps d’un baiser
le temps d’une chose à ne pas faire
le temps d’un détournement d’avion
le temps d’une piqûre de moustique
le temps d’un tour de tramway
le temps d’une engueulade
le temps d’une fête
le temps de te dire je t’aime... 

Et le temps qui coule
comme une larme
comme un péché
comme un serment
comme une réjouissance
comme un enterrement
comme une oasis de beauté
comme un lugubre hurlement
comme une vessie
comme une enclume au soleil 
comme un cheval mort
comme un nuage d’amour
comme une chute ensanglantée
comme un ciboire en or
comme une chatte en rut 
comme un lac artificiel 
comme une bûche de noël
comme une automobile verte
comme un point d’interrogation
comme une manivelle
comme un cure-temps
comme un jeu de croquet
comme une jouissance
comme une belle fille
comme un peu de boue
comme un ongle incarné
comme une virgule hystérique
comme un chagrin
comme un sperme... 

Et le temps qui fuit pareil à un soleil couchant
pareil à une claque su a gueule
pareil à une insomnie
pareil à un kick de vivre
pareil à une langue pendante
pareil à un juif errant
pareil à une armoire à glace
pareil à un oeil ouvert
pareil à un morceau de sucre
pareil à une hache aiguisée
pareil à une tranche de pain
pareil à un homard mort
pareil à une charrue devant les bœufs
pareil à une banane bleue
pareil à un enfant souriant
pareil à une chandelle qui agonise…

Et le temps, le temps, tout ce temps qui meurt AVANT MOI.

C’est tout un trip. Je trip comme si j’avais pris du pot, du hasch du grass, etc. (tout ce qui a le même nom et le même effet). La grange que tu m’a donnée m’enveloppe dans une enveloppe: mets un tim­bre et expédie-moi là où les arbres sont aussi grands que mon désir de vivre et de mourir pour revivre.

Je vois le soleil qui m’épie du haut de ses seize ans et j’ai peur que le temps, encore ce maudit temps… ne le fasse fondre comme une glace au soleil parce que la lune est trop belle ce midi... et la queue de la comète m’arrose de joie et d’étincelles, je suis ivre d’étoiles et de ténèbres comme un oiseau dans un lac noir. Les poissons ont des ailes et les marsouins marchent sur des échasses. Il fait bon humer l’air marin par cent brasses de fond. C’est comme dans un tombeau d’or et d’encens : la mort est belle le midi, plus belle que la fée des étoiles... (la fesse des étoiles) Elle sourit comme un espoir en tendant sa main douce et belle.

Mais l’ancre du navire a atterri près de moi et la vase soulevée m’a aveuglé. Pourquoi ces marins du dimanche viennent-ils toujours mouiller leurs navires de désespoirs juste au-dessus de moi. Les étoiles de mer jacassent: elles complotent sûrement la destruction de la flotte guerrière. Je suis avec elles. Il faut en finir une fois pour toutes. À bas les armes et les querelle. Faisons la paix et aimons les uns les autres. La vie est là qui nous tend qui nous temps les bras et vogue la galère...
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samedi 29 décembre 2018

Sans queues ni têtes - Extrait 1 - Propos décousus

Sans queues ni têtes (Pierre Rousseau, 1974) est une (brève) tentative d'écriture spontanée... et pas très réussie, je dois l'avouer. Voici donc un court extrait de ces propos décousus:


25 juillet 1974
Il ne faut pas que j’arrête d’écrire? Même pour chercher un autre su­jet ou une suite à ce que je dis. Je dois toujours écrire. Je crains cependant que ma main ne se fatigue déjà. Manque d’habitude? Peut-être. Peut-être si j’écrivais à la dactylo cela irait mieux. Mais je trouve que cela fait impersonnel. Tandis qu’à la main, les mots se forment au bout des doigts, graduellement. On n’a pas besoin de tous les former dans la tête avant de les écrire.
Mon dieu, ce que je viens d’écrire n’a pas de sens. Je ne suis pas habitué à penser vite. Je bafouille, j’écris de plus en plus mal. Vais-je abandonner de fatigue? D'épuisement mental? Ou à court d’idées?
La flamme brûle toujours, et elle brûlera sûrement encore lorsque j’aurai fini d’écrire. Une limite dans le temps. Sa vie fera plus longtemps que mon désir d’écrire. Son énergie est plus soutenue. Et pourquoi moi je ne pourrais pas faire pareil? Hein? Je suis un hom­me, un être humain, un être vivant. Et cette chandelle est inerte. Oui? Elle semble pourtant vivante. Elle fait partie de mon univers et je la possède oui oui oui non.
Je suis fou, je le sens. Les enfants crient dehors. Madame C. marche en haut. C’est mon univers, nous sommes tous UNI VERS. La cuisine est petite et la flamme tressaute de joie ou de crainte. 
Je suis seul dans ce cachot nauséabond. Les murs suintent de la morve verte. Cancer spatial qui ne finit pas de m'écœurer. Une porte qui claque et un rêve qui fuit comme un orgelet. Bon débarras.
Je suis monté (en haut) chercher la dactylo. (J’avais trop mal à la main). Madame C. m’a ouvert la porte, surprise, semble-t-il. Je n’ai rien dit, pas le goût. J’ai pris la dactylo lourde. « Fait-il frais en bas? » « Oui, on est bien. » Je suis descendu. La flamme était toujours là, m’attendant dans son univers. Avec la dactylo, je fais beaucoup d’erreurs de frappe. Mais ce n’est pas grave, ce qui compte un deux trois c’est l’idée que je fais trépassé dans mon écrit. Et j’ai vaguement l’impression que les idées ici présentes, levez vos mains, ne sont pas bien ben bain précises.
D'ailleurs, comme je me disais justement il y a quelques espaces temps d’ici, la cuisine est petite et la flamme tressaute de joie semble- t-il vaguement b. mon esprit surchauffé par un vague désespoir de ne pas trouver la planète HjTT 8 que m’a gracieusement offert la compagnie Kellogg en prime dans sa fichue boite de céréales molles dans un coke déshydraté que nous avons lugubrement manger sur le mont Albert par une belle journée près du vieux rocher blanc qu’elle m’avait offert en cadeau il y a 2552 ans de cela alors que j’étais très jeune.
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