dimanche 10 janvier 2021

Sciences et techniques - L'homme et l'animal

 L'homme et l'animal, essai de psychologie comparée

F. J. J. Buytendijk

Gallimard, Idées 87, 1968.



Note: DLM = dans la marge

Disons avec force que l'ensemble des problèmes de la psychologie comparée repose sur une connaissance de ce qui est proprement humain chez l'homme. 7 DLM: deux traits verticaux

L'étude de la parenté entre les activités humaines et animales se propose d'examiner les caractères communs et les différences essentielles. 7

Mais dans cette structure certains processus du système nerveux central sont liés à la présence d'un état de conscience et par conséquent d'un «vécu» (Erlebnis) 9 DLM: *

En effet, on ne sait également chez l'homme s'il a «vu» quelque chose que lorsque son comportement par exemple un mouvement de défense (ou encore une déclaration verbale) en témoigne indubitablement. 10

Lors que Skinner rejette l'emploi du mot «voir» comme non scientifique, mais autorise l'expression «regarder vers» (to look towards), il se fonde sur l'idée que «voir» signifie davantage que tourner les yeux vers une source lumineuse, ou encore que la simple réception d'un stimuli (simple reception of stimuli). 11

Page 11:


Si l'on estime que les grenouilles et les chats font réellement quelque chose, on peut se demander s'il le font comme les êtres humains. 12 DLM: deux traits verticaux

(...) est-ce que les actions des animaux (et des hommes) constituent des actes réels ou apparents? 12

L'homme a avec tout ce qui d'une façon ou d'une autre lui est «donné» une relation, un rapport. 13

Quelque chose est toujours donné à l'homme aussi longtemps qu'il n'est pas inconscient, par conséquent même quand il se repose ou qu'il dort. 13

(L'homme inconscient) végète (lebt) comme végète une plante (...) 13 DLM: la plante «sent»-elle?

Cet être végétatif se trouve dans un lieu, dans l'espace physique; mais il ne vit pas «quelque part», «au contact de quelque chose», «dans quelque chose». Il montre des manifestations de vie, mais il n'éprouve rien, il ne fait rien. 13 

Il peut percevoir les choses, et il peut savoir qu'il les perçoit. Il peut voir une couleur rouge et savoir qu'il la voit. 14

(...) conduit à la notion d'inconscient. 15

(...) établir un rapport significatif entre l'acte et une situation, et entre celle-ci et l'acte. 17

(...) que seule l'unité d'une succession temporelle de mouvements possède le caractère de comportement. 17

(...) nous nous demandons à bon droit si la nature du comportement de beaucoup d'animaux en mouvement ne reste pas cachée à notre observation par une exécution trop rapide ou trop lente. 18

L'organisme animal et humain ne fait pas que vivre, il existe, c'est-à-dire qu'il crée une relation avec l'entourage. 22 DLM: deux traits verticaux

Ces perceptions sont toujours celles de l'homme, que ce soit dans la vie courante ou dans toutes les sciences. 23

Les termes «clair, obscur, froid, couleur, odeur, pression, rond, pointu, long, lointain, haut», etc., mais aussi d'autres comme «excitation, réaction, cause» sont des produits de l'expérience humaine. 23

Cependant, il nous faut bien noter que nous usons là de termes qui ne sont pas utilisables pour la matière inanimée ou pour le monde végétal. 26 DLM: ex. la plante carnivore?

«Pourquoi un animal se comporte-t-il ainsi et non pas autrement?» 27

(...) l'organisme organise son système nerveux central. 30

(l'anatomie) (la physiologie) nous enseignent ce que l'animal et l'homme sont capables virtuellement de faire et non ce qu'ils font. 31

«Pourquoi un animal se comporte-t-il ainsi et non pas autrement?» ne pose donc jamais le problème d'une cause, mais d'un motif, d'un mobile. 32

Page 32:



(...) il nous faut distinguer exactement les termes de cause, de condition et de motif. 33

Page 33:


Page 35:


(...) l'aspect de forces qui varient quantitativement. 36

(...) d'une caractéristique apparente. Il existe des motifs qui se présentent dans une certaine mesure comme des causes. 37

Parallèlement l'homme et l'animal «font» quelque chose: (...) 37 DLM: FROID

Page 39:


Page 41:


Cette disposition se développe dans le temps. Elle a une durée. Elle a une force plus ou moins grande dont nous prenons conscience par son degré de précision ou d'intensité. 42

C'est ainsi que nous comprenons la phrase du philosophe Heidegger: «L'existence est toujours prédéterminée.» 43

«Il n'existe pas d'état animal neutre (...) Seul l'animal mort est neutre.» 43

Page 44:


Page 45 :



Ces quelques exemples montrent qu'il existe une différence essentielle entre les motivations humaines et les motivations animales. 46 DLM: deux traits verticaux.

Un sujet est toujours en «situation». 54

Chaque espèce animale possède son environnement. 55

L'homme n'a pas un environnement, il a un monde. En face de ce monde, il se choisit un point de vue. 56 DLM: *

L'homme existe non seulement avec son monde et dans son monde comme l'animal, mais en face de son monde. 57

L'étude comparée du comportement ne peut jamais s'appuyer, nous le répétons, sur la comparaison du vécu animal et du vécu humain. Mais l'observation nous permet d'établir le caractère spatial du milieu animal : l'animal, comme l'homme, distingue le contact actif du contact passif. Son comportement montre qu'il note leur différence. Les expériences faites sur des animaux aveugles de différentes espèces montrent que, comme chez l'homme, le même contact cutané, donc objectivement le même excitant provoque une réaction différente, quand l'excitant tactile présente un rapport différent avec le mouvement propre. L'exemple, une seiche aveugle se meut comme un homme dans l'obscurité, elle promène ses bras étendus sur le sol de l'aquarium. Si on touche l'extrémité d'un bras antérieur avec une baguette de verre, le bras se retire. Si l'animal touche la baguette au cours de son mouvement propre, le bras ne se retire pas, l'animal lance un ou plusieurs bras pour tâter l'obstacle. Ce comportement montre que la même excitation tactile, au même point de la peau, prend une signification différente suivant que le contact est actif ou passif. 59
 61

(...) un système de valeurs. 61

Page 62:


L'homme sait ce qu'il fait et perçoit. 63

(...) le concept physique du temps et le concept psychologique ou biologique du temporel. 66

Le temporel est donc commun à l'homme et à l'animal, il constitue pour eux une caractéristique des situations et du comportement. Mais l'exemple de la réaction à une menace nous offre l'occasion de déceler la différence entre l'homme et l'animal. 68

Page 70:



Perception des sens et activités sont deux aspects de notre commerce avec les choses. 71

Nous pouvons englober tous ces modes de comportement des sens dans deux termes généraux : percevoir et remarquer. Ces expressions, comme d'ailleurs toutes les autres que nous fournit la langue, ne sont, pour désigner les relations sensorielles essentielles, que des à-peu-près. Les sens nous ouvrent l'accès à tout un tissu complexe de significations. 72

Page 73:


Le corps du nouveau-né est déjà humain: il est déjà nettement orienté vers une existence ambiguë dans un monde à la fois historique et logique. 76 DLM: 3 traits verticaux

Le fondement de toute perception est la protection de l'existence par la distinction du saillant.78

Il serait pourtant erroné d'en conclure que l'animal voit la «triangularité» (Dreieckigkeit). Seul l'homme le peut, car il peut «abstraire» à partir d'une forme. 79

Une chose se dresse, dans notre monde, «en soi». Elle est (fabriquée). Elle est détachée d'un rapport d'aspect qui est celui que d'abord l'enfant voit. Une fois délivré de ce rapport, l'homme se crée de nouvelles relations avec la chose. Il en fait un objet d'usage ou d`art. Elle acquiert de ce fait un aspect neuf et de multiples significations dans notre existence. Elle suscite des comportements humains, nous invite à la saisir, à la travailler, à l'utiliser, à la désigner, à la dénommer, éventuellement à l'admirer. 80

Page 80:


Page 81:


Un homme, conclurons-nous, c'est pour ainsi dire, un animal qui s'étant frotté les yeux, regarde étonné autour de lui, parce qu'il aperçoit l'autre, parce qu'il a en face de lui un monde qui lui fut donné en don inexplicable. C'est cette découverte de l'existence du monde qui permet l'entrée en scène de ce qui est proprement humain : langue, culture, technique, art, science et religion, mais aussi joie et douleur, amour et haine. 82 DLM: 2 traits verticaux

Cela explique le trouble qu'apportent à notre perception des dimensions la fatigue et l'ingestion de certains toxiques et certaines déficiences physiques, qui provoquent une «distanciation du monde (Entfremdung)». La grosseur d'un objet est non une mesure objective, mais une signification, qui est directement et obligatoirement perçue telle. 84

Cette familiarité est conditionnée: elle exige de l'animal l'expérience, de l'homme l'expérience et le jugement. 85

(...) la tranquillité et la sécurité de leur existence se basent sur une relation solide absolue entre la dimension et la distance. 87

Voir quelque chose n'est pas en premier lieu apercevoir objectivement un objet, c'est avant tout regarder ce qui suscite en nous une sensation d'action possible. 93

Page 93:


La relation de l'homme au monde est ambiguë, il ressent le vécu, l'éprouvé, en même temps qu'il remarque ce qui objectivement est saillant. 93

(...) de procéder à une nouvelle élaboration d'un monde (Weltentwurf) et non pas de s'habituer à un entourage modifié. 94

Toutes ces études semblent démontrer que les animaux savent «comparer» plusieurs images perçues. 97

Si nous examinons la photo de Viki, nous la voyons coller son oreille contre la montre réelle ou contre son image, avec un sérieux égal. L'expérience établit que l'enfant sans doute à l'occasion pose son oreille  l'image d'une montre, de même qu'il embrassera l'image d'un bébé ou d'un petit chien. Mais son comportement, sa mimique, tous ses gestes prouvent que le petit être humain agit «pour rire». Il fait comme s'il écoutait. Il berne l'adulte (...) 103

Page 104:


Mais même les animaux supérieurs ignorent l'abstraction, parce qu'ils ne possèdent pas l'aptitude à la parole. 106 DLM: 2 traits verticaux et ?

Seuls les humains forment une communauté, une société et un état. 108

La société humaine se base sur des obligations normatives. 108

(...) connaissance s'appuie sur la nature corporelle, mais cette nature est dès le début dans son ambiguïté une nature humaine. L'enfant découvre d'abord son propre corps comme une situation et comme un objet. Deuxièmement, il découvre son prochain et d'abord sa mère comme le « complément » de soi-même, c'est-à-dire comme un alter ego. 110

Le regard exprime l'intimité, la connaissance, mais aussi l'identification et l'objectivation. 110

Page 113:



Ces différences sont historiquement déterminées, elles ne constituent pas un destin inéluctable. 117 DLM: 3 traits verticaux et *

(...) et nous avons aujourd'hui que les fonds marins sont en maints endroits plus bruyants que nous ne l'imaginions d'abord. 118

Dans chaque langue tout peut être dit, et même ce pour quoi il n'existe pas de mot. Le système codé est un moyen d'expression limité. 119 DLM: 1 trait vertical et *

L'homme n'est pas un animal qui sait parler: sa langue est la manifestation d'un mode d'existence différent de celui de l'animal. 119

La parole n'a pas d'origine, elle est origine (Ursprung = saut originel). 121

L'homme est un «être qui interroge». 124 (Voir référence bas de page)

Le corps constitue l'esquisse préalable de l'existence. 129

De cette position, l'enfant peut avec les mains ou la parole indiquer quelque chose. Cela, le chimpanzé ne le peut pas. Il lui manque la parole, et par conséquent toute trace de civilisation, toute véritable humanité. 129 DLM: 1 trait vertical

Ce comportement normatif vient chez l'enfant d'un sentiment intérieur de devoir. On peut enseigner au singe à bien faire quelque chose, mais il ne ressent jamais le principe d'un «devoir». 133 DLM: *

L'enfant est humain et son humanité deviendra plus prononcée avec l'âge. 135

Cependant le chimpanzé est en général sérieux comme l'est toujours la nature. 136

Ce qui fait totalement défaut à l'animal et même aux singes les plus humanisés, c'est le sourire, expression d'une gaieté intérieure et contenue, réponse de l'enfant humain qui retrouve sa mère. 136

Nous ne pouvons essayer de comprendre les actions animales qu'en nous basant sur l'analyse des faits humains. 139

Page 140:


Les analyses du comportement animal montrent que le monde animal est un, il comporte une différenciation graduelle, mais non fondamentale. Chaque espèce a son intelligence pratique qui limite les dispositions innées et l'expérience 141

L'intelligence des animaux d'espèces différentes n'est pas directement comparable. 145 DLM: tel pour l'homme et les autres animaux

Page 152:


Toute intelligence pratique repose sur des aptitudes physiques. 152

(...), la main devient, comme dit Kant, le «cerveau externe de l'homme». 152

Pour bien comparer l’intelligence humaine et |'intelligence animale, il est essentiel de souligner que la constitution même de l'homme permet au petit enfant, dès avant qu'il parle, de développer avec sa main son intelligence pratique. Cette intelligence s'humanise très tôt, parce que l'enfant sait trouver et découvrir de multiples connexions de sens, qui échappent au chimpanzé. 153

157 : mot souligné dans las page «intuition» (définition)

(les singes) On y lit l'attente, la surprise, l'étonnement, la déception, la bouderie.  171
 
Mais nous n'avons aucune raison de leur (aux singes) attribuer la compréhension de rapports symboliques. 173

(...) c'est un principe en opposition avec tout ce qui est vie, (...) 173 DLM: quelle vie ?

L'homme les dépasse en vertu d'un pouvoir dont plantes et animaux sont privés: c'est la représentation, la pensée, la réflexion, et par là le travail volontaire, l'esprit créateur. 177

Les animaux possèdent une âme sensitive, l'homme y ajoute une âme spirituelle, l'âme rationnelle. 177

Numérisation: Pierre Rousseau - © 2019
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samedi 9 janvier 2021

vendredi 8 janvier 2021

Mes écrits Idées et pensées diverses - (1974)

Idées diverses et pensées diverses (1974)


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jeudi 7 janvier 2021

Mes écrits Idées et pensées diverses - Loft (l'aveugle)

Voici une idée pour un roman (nouvelle?), probablement dans les années 1990. Un schéma vite fait. Réalisé?

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mercredi 6 janvier 2021

Littérature française - La nausée

La nausée

Jean-Paul Sartre

Gallimard, Paris, 1969, [1939].

Coll. «Le livre de poche», 160.


(...) tous ces changements concernent les objets. 10

(...) qu'y a-t-il à craindre d'un monde si régulier ? Je crois que je suis guéri. 11

Ou bien c'est la fourchette qui a, maintenant, une certaine façon de se faire prendre, je ne sais pas. 13

(...) quand cet homme est seul, il s'endort. 16

Eux aussi, pour exister, il faut qu'ils se mettent à plusieurs. 16

Moi je vis seul, entièrement seul. 17

(...) je ne fixe rien, je laisse aller. 17

II est rare qu'un homme seul ait envie de rire : l'ensemble s'est anim6 pour moi d'un sens très fort et même farouche, mais pur. Puis il s'est disloqué, il n'est resté que la lanterne, la palissade et le ciel : c'était encore assez beau. Une heure après, la lanterne était allumée, le vent soufflait, le ciel était noir : il ne restait plus rien du tout. 18

(...) ces émotions inoffensives 18

(...) à la surface de la solitude, 18

Voilà : je glisse tout doucement au fond de l'eau, vers la peur. 19

Pour la première fois cela m’ennuie d’être seul. (Ajout 2017: Je voudrais parler à quelqu’un de ce qui m’arrive avant qu’il ne soit trop tard, avant que je ne fasse peur aux petits garçons. ) 20

(...) je n’ai pas pu ramasser un papier qui traînait par terre. C’est tout et ce n’est même pas un événement. Oui, mais, pour dire toute la vérité, j’en ai été profondément impressionné : j’ai pensé que je n’étais plus libre. 20

J’aime beaucoup ramasser les marrons, les vieilles loques, surtout les papiers. Il m’est agréable de les prendre, de fermer ma main sur eux ; pour un peu je les porterais à ma bouche, comme font les enfants. Anny entrait dans des colères blanches quand je soulevais par un coin des papiers lourds et somptueux, mais probablement salis de merde. En été ou au début de l’automne, on trouve dans les jardins des bouts de journaux que le soleil a cuits, secs et cassants comme des feuilles mortes, si jaunes qu’on peut les croire passés à l’acide picrique. D’autres feuillets, l’hiver, sont pilonnés, broyés, maculés, ils retournent à la terre. D’autres tout neufs et même glacés, tout blancs, tout palpitants, sont posés comme des cygnes, mais déjà la terre les englue par en dessous. Ils se tordent, ils s’arrachent à la boue, mais c’est pour aller s’aplatir un peu plus loin, définitivement. Tout cela est bon à prendre. Quelquefois je les palpe simplement en les regardant de tout près, d’autres fois je les déchire pour entendre leur long crépitement, ou bien, s’ils sont très humides, j’y mets le feu, ce qui ne va pas sans peine ; puis j’essuie mes paumes remplies de boue à un mur ou à un tronc d’arbre. 21 

(Annotation: dans la marge: Manie?)

 Je ne suis plus libre, je ne peux plus faire ce que je veux. 22

Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On s’en sert, on les remet en place, on vit au milieu d’eux : ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable. J’ai peur d’entrer en contact avec eux tout comme s’ils étaient des bêtes vivantes. 22

«...elle est nouée.» (la femme) Annotation: pas libre. 24

«... j'écrivais plus serré.» 25

(...) comme si on appelait beau ou laid un morceau de terre ou bien un bloc de rocher. 30

Ma tante Bigeois me disait, quand j’étais petit : « Si tu te regardes trop longtemps dans la glace, tu y verras un singe. » J’ai dû me regarder encore plus longtemps : ce que je vois est bien au-dessous du singe, à la lisière du mon31de végétal, au niveau des polypes. 30

Je m’appuie de tout mon poids sur le rebord de faïence, j’approche mon visage de la glace jusqu’à la toucher. Les yeux, le nez et la bouche disparaissent : il ne reste plus rien d’humain. Des rides brunes de chaque côté du gonflement fiévreux des lèvres, des crevasses, des taupinières. Un soyeux duvet blanc court sur les grandes pentes des joues, deux poils sortent des narines : c’est une carte géologique en relief. Et, malgré tout, ce monde lunaire m’est familier. Je ne peux pas dire que j’en reconnaisse les détails. Mais l’ensemble me fait une impression de déjà vu qui m’engourdit : je glisse doucement dans le sommeil.

Je voudrais me ressaisir : une sensation vive et tranchée me délivrerait. Je plaque ma main gauche contre ma joue, je tire sur la peau ; je me fais la grimace. Toute une moitié de mon visage cède, la moitié gauche de la bouche se tord et s’enfle, en découvrant une dent, l’orbite s’ouvre sur un globe blanc, sur une chair rose et saignante. Ce n’est pas ce que je cherchais : rien de fort, rien de neuf ; du doux, du flou, du déjà vu ! Je m’endors les yeux ouverts, déjà le visage grandit, grandit dans la glace, c’est un immense halo pâle qui glisse dans la lumière… 31

La Nausée n’est pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en elle. 34

Comme il est étrange, comme il est émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et tout peut la briser. 37

Et tout cela me menait où ? 39

Je vois l’avenir. Il est là, posé dans la rue, à peine plus pâle que le présent. Qu’a-t-il besoin de se réaliser ? 50

Meknès. Comment donc était-il ce montagnard qui nous fit peur dans une ruelle, entre la mosquée Berdaine et cette place charmante qu’ombrage un mûrier ? Il vint sur nous, Anny était à ma droite. Ou à ma gauche ?

Ce soleil et ce ciel bleu n’étaient que tromperie. C’est la centième fois que je m’y laisse prendre. Mes souvenirs sont comme les pistoles dans la bourse du diable : quand on l’ouvrit, on n’y trouva que des feuilles mortes.

Du montagnard, je ne vois plus qu’un gros œil crevé, laiteux. Cet œil est-il même bien à lui ? Le médecin qui m’exposait à Bakou le principe des avortoirs d’État, était borgne lui aussi et, quand je veux me rappeler son visage, c’est encore ce globe blanchâtre qui paraît. Ces deux hommes, comme les Nornes, n’ont qu’un œil qu’ils se passent à tour de rôle. 51 Annotation: Souvenirs qui s'effacent

(...) ni si ce sont des souvenirs ou des fictions. 52

Le passé, j’essaie en vain de le rejoindre : je ne peux pas m’échapper. 53

Je n’ai pas eu d’aventures. Il m’est arrivé des histoires, des événements, des incidents, tout ce qu’on voudra. Mais pas des aventures. Ce n’est pas une question de mots ; je commence à comprendre. Il y a quelque chose à quoi je tenais plus qu’à tout le reste – sans m’en rendre bien compte. Ce n’était pas l’amour, Dieu non, ni la gloire, ni la richesse. C’était… Enfin je m’étais imaginé qu’à de certains moments ma vie pouvait prendre une qualité rare et précieuse. Il n’était pas besoin de circonstances extraordinaires : je demandais tout juste un peu de rigueur. Ma vie présente n’a rien de très brillant : mais de temps en temps, par exemple quand on jouait de la musique dans les cafés, je revenais en arrière et je me disais : autrefois, à Londres, à Meknès, à Tokyo j’ai connu des moments admirables, j’ai eu des aventures. C’est ça qu’on m’enlève, à présent. Je viens d’apprendre, brusquement, sans raison apparente, que je me suis menti pendant dix ans. Les aventures sont dans les livres. Et naturellement, tout ce qu’on raconte dans les livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la même manière. C’est à cette manière d’arriver que je tenais si fort.

Il aurait fallu d’abord que les commencements fussent de vrais commencements. Hélas ! je vois si bien maintenant ce que j’ai voulu. De vrais commencements, apparaissant comme une sonnerie de trompette, comme les premières notes d’un air de jazz, brusquement, coupant court à l’ennui, raffermissant la durée ; de ces soirs entre les soirs dont on dit ensuite : « Je me promenais, c’était un soir de mai. » On se promène, la lune vient de se lever, on est oisif, vacant, un peu vide. Et puis d’un coup, on pense : « Quelque chose est arrivé. » N’importe quoi : un léger craquement dans l’ombre, une silhouette légère qui traverse la rue. Mais ce mince événement n’est pas pareil aux autres : tout de suite on voit qu’il est à l’avant d’une grande forme dont le dessin se perd dans la brume et l’on se dit aussi : « Quelque chose commence. » 58 Annotation: L'aventure

Quelque chose commence pour finir  (Ajout 2017): l’aventure ne se laisse pas mettre de rallonge ; elle n’a de sens que par sa mort. 59

(...) et cependant la minute s’écoule et je ne la retiens pas, j’aime qu’elle passe. 59

Voici ce que j’ai pensé : pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. En gras: souligné à l'époque. 60

Mais il faut choisir : vivre ou raconter. 60

Quand on vit, il n’arrive rien. 61

On a l’air de débuter par le commencement : « C’était par un beau soir de l’automne de 1922. J’étais clerc de notaire à Marommes. » Et en réalité c’est par la fin qu’on a commencé. Elle est là, invisible et présente, c’est elle qui donne à ces quelques mots la pompe et la valeur d’un commencement. 62 Annotation: Vrai, accentué par un long tiret et 2 astérisques

(...) c’était leur dimanche et non le mien. 80

Alors je sentis mon cœur gonflé d’un grand sentiment d’aventure. 80

(...) je vois qu’il m’arrive que je suis moi et que je suis ici ; c’est moi qui fends la nuit, 81

(...) je ne puis même pas concevoir que rien de ce qui m’entoure soit autre qu’il n’est. 81

(...) une certaine chose qui a besoin de moi pour naître. 82

Le passé, c’est un luxe de propriétaire. 96

(...) je n’ai voulu qu’être libre. 96

Est-ce que la Vie se serait chargée de penser pour eux ? 101

Voilà ce que c’est que leur expérience, voilà pourquoi je me suis dit, si souvent, qu’elle sent la mort : c’est leur dernière défense. 102 En gras: souligné par moi dans le texte

Le corps est là, au-dessus de ma tête. Je tournerais le commutateur : je toucherais cette peau tiède, pour voir. – Je n’y tiens plus, je me lève. Si le garçon me surprend dans l’escalier, je lui dirai que j’ai entendu du bruit. 108 Annotation: Le mort

Je cherchai autour de moi un appui solide, une défense contre mes pensées. 109

 C’est par paresse, je suppose, que le monde se ressemble d’un jour à l’autre. 112

Une véritable panique s’empara de moi. Je ne savais plus où j’allais. Je courus le long des Docks, je tournai dans les rues désertes du quartier Beauvoisis : les maisons me regardaient fuir, de leurs yeux mornes. Je me répétais avec angoisse : où aller ? où aller ? Tout peut arriver. 113 Annotation: Panique

J’allais être encore une fois rejeté dans la ville. 116 En gras: souligné à l'époque.

(...) je n’avais pas le droit d’exister. J’étais apparu par hasard, j’existais comme une pierre, une plante, un microbe. Ma vie poussait au petit bonheur et dans tous les sens. Elle m’envoyait parfois des signaux vagues ; d’autres fois je ne sentais rien qu’un bourdonnement sans conséquence. 122

N’étais-je pas une simple apparence ? 125

Nous étions trois soldats à faire la manœuvre dans cette salle immense. 130 Annotation: astérisque dans la marge.

(...)  qu’il a son double pour moitié. » 133

Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? 136

(...) j’étais oublié, délaissé dans le présent. 136

Mais moi, moi je n’étais pas sûr de l’avoir écrite. 137

(...) il était ce qui existe, et tout ce qui n’était pas présent n’existait pas. 137

Pour moi le passé n’était qu’une mise à la retraite : c’était une autre manière d’exister, un état de vacances et d’inaction ; chaque événement, quand son rôle avait pris fin, se rangeait sagement, de lui-même, dans une boîte et devenait événement honoraire : tant on a de peine à imaginer le néant. Maintenant, je savais : les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent – et derrière elles… il n’y a rien. 137 Annotation: un astérisque dans la marge

M. de Rollebon était mon associé : il avait besoin de moi pour être et j’avais besoin de lui pour ne pas sentir mon être. 140

L’existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J’existe. (Alinéa)  J’existe. 141

C’est moi, ces deux bêtes qui s’agitent au bout de mes bras. (Ses mains) 141 Annotation: Prends conscience qu'il existe.

Ma pensée, c’est moi: 143

(...) si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister.

(...) je ne m’oublierai pas. Je serai là, je pèserai sur le plancher. Je suis. 144

(...) je ne pense pas donc je suis une moustache. 145

« J’existe parce que c’est mon droit. » 145 Annotation dans la marge de cette page: Pensées brutes

Il court se fuir, 146

MARDI Rien. Existé. 147 Annotation: un grand crochet

Pourquoi suis-je ici ? – Et pourquoi n’y serais-je pas ? 147

Je suis faible et seul, j’ai besoin d’elle. 148

Quelqu’un se soucie de moi, se demande si j’ai froid ; je parle à un autre homme : il y a des années que cela ne m’est arrivé. 148

(...) j’existe, c’est tout. Et c’est si vague, si métaphysique, cet ennui-là, que j’en ai honte. 151

(...) je suis un homme et des hommes ont fait ces tableaux… 155

(...) est-il absolument nécessaire de se mentir ? 158

(...) aucune raison d’exister. 159

Il faut manger ça. Annotation : indifférence

(...) je ne crois pas en Dieu ; son existence est démentie par la Science. Mais, dans le camp de concentration, j’ai appris à croire dans les hommes. 162

(...) j’étais froid 163

(...) l’humanisme reprend et fond ensemble toutes les attitudes humaines. 167

Vous voyez bien que vous ne les aimez pas, ces deux-là. Vous ne sauriez peut-être pas les reconnaître dans la rue. Ce ne sont que des symboles, pour vous. Ce n’est pas du tout sur eux que vous êtes en train de vous attendrir ; vous vous attendrissez sur la Jeunesse de l’Homme, sur l’Amour de l’Homme et de la Femme, sur la Voix humaine. 169 Annotation dans la marge: critique des humanistes

C’est vrai qu’ils ne savent pas, eux, qu’ils existent. 172

Mais ma place n’est nulle part ; je suis de trop. 172

Je sens ce manche de bois noir. C’est ma main qui le tient. 173

 J’existe – le monde existe – et je sais que le monde existe. C’est tout. Mais ça m’est égal. 173

Il y a bien assez de choses qui existent comme ça. 174

(...) je suis au milieu des Choses, les innommables. 177

(...) mais je ne la subis plus, ce n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi. 179

 (...) j’étais de trop pour l’éternité. 182

Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. 185

Ils n’avaient pas envie d’exister, seulement ils ne pouvaient pas s’en empêcher ; voilà. 188

(...) l’existence est un plein que l’homme ne peut quitter. 189 Annotation: astérisque dans la marge.

(...) pour imaginer le néant, il fallait qu’on se trouve déjà là, 190

(...) ce néant n’était pas venu avant l’existence, 190

(...) étonné devant cette vie qui m’est donnée – donnée pour rien. 213

Je suis libre : il ne me reste plus aucune raison de vivre, 219

Mais que faut-il recommencer ? 219

(...) je vais me survivre. 220

Exister lentement, doucement, 220

(...) ils ont l’extrême sottise de faire des enfants. 222

C’est de l’existence que j’ai peur. 224

Qu’on me donne quelque chose à faire, n’importe quoi… 242

(...) faire quelque chose, c’est créer de l’existence – et il y a bien assez d’existence comme ça. 242

Numérisation: Pierre Rousseau - © 2019

Archives Pierre Rousseau

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mardi 5 janvier 2021

Mystères - La Bête de Gevaudan

La Bête de Gevaudan

Chevalley, Abel

Éditions J'ai lu, «L'aventure mystérieuse», (1970), A200.



Numérisation: Pierre Rousseau - © 2020
Archives Pierre Rousseau
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lundi 4 janvier 2021

Philosophie - Odes, épitres, art poétique, (etc.)

Horace

Odes, Chants séculaires, Épodes, Satires, Épitres, Art poétique

Garnier-Flammarion 159, 1967.


ODES

«Quel garçon, bien jeune encore, et tout baigné de parfums, te presse, Pyrrha, au milieu des roses, dans cette grotte délicieuse. Pour qui attaches-tu tes cheveux blonds? Pour qui es-tu si simple dans ta coquetterie? Hélas! il pleurera souvent tes trahisons et celle des dieux, il sera stupéfait de la noirceur des vents et de la violence des flots, lui qui aujourd’hui, dans sa crédulité, jouit de ta beauté éclatante! Il espère que tu seras toujours à lui, que toujours tu seras aimable! Il ne sait pas que le vent tourne. Malheureux ceux qui t’admirent sans t’avoir connue! Mais moi, aux parois du temple, j’ai suspendu un ex-voto : ce sont mes vêtements encore tout ruisselants, que j’ai consacrés au maitre de la mer. »52

«N’espère pas, si tu veux m’en croire, qu’éternellement ce sauvage blessera ta bouche, si douce, que Vénus parfuma de la quintessence de son nectar.» 57

«Tu peux me placer dans des plaines où toute vie est morte, où pas un arbre n'est vivifié par les souffles de l'été, dans ces régions de l'univers qu'accablent les nuages et les maléfices d'un froid jupitérien. Tu peux me placer très près du soleil, sous son char, dans une terre inhabitable; toujours j'aimerai Lalagé au doux sourire, à la voix douce.» 62

«Tu m'évites, Chloé, et tu ressembles au faon qui, loin des routes, sur les montagnes, cherche sa mère timide, et a peur, sans raison, des vents légers et des arbres. Que l'arrivée du printemps fasse frémir et remuer les feuilles, que les verts lézards fassent bouger les ronces, son cœur tremble, comme ses genoux. Mais moi, vraiment, je ne suis pas un tigre sauvage, je ne suis pas un lion de Gétulie, et ce n'est pas pour te briser que je te poursuis. Laisse enfin ta mère; tu as l'âge d'aller avec un homme.» 62

«Aimé des Muses, j'abandonnerai la tristesse et la crainte à la violence des vents, qui les emporteront sur la mer de Crète; je ne chercherai pas à savoir qui règne dans les glaciales contrées sous l'Ourse, ou quels motifs de crainte peut avoir Tiridate. O douce Muse de Pimpla, toi qui aimes les fontaines auxquelles nul n'a puisé, tresse, avec les fleurs de l'été, tresse une couronne pour mon cher Lamia. Sans ton aide, mon hommage ne servirait à rien. C'est à toi et à tes sœurs d'immortaliser Lamia sur une lyre que Rome ne connaît pas encore, sur le luth lesbien.» 63 Annotation dans la marge: Ronsart

«Souviens-toi de conserver dans les heures difficiles une âme égale, et dans la prospérité une modération qui t'éloigne d'une joie insolente : car tu dois mourir, Dellius, soit que tu aies toute ta vie vécue dans l'affliction, soit qu'à l'écart, étendu sur le gazon, les jours de fête, tu aies trouvé le bonheur dans une coupe de Falerne tirée du fond de ton cellier. Pourquoi ce pin si élevé et ce peuplier blanc se plaisent-ils à mêler leurs branches et à ménager un joli coin d'ombre? Pourquoi cette eau fuit-elle en bondissant dans le lit sinueux de ce ruisseau ? C'est pour que là tu fasses apporter du vin, des parfums, les roses charmantes, malheureusement trop vite fanées, tant que le permettront les circonstances, ta jeunesse et le sombre écheveau que filent les trois sœurs. Un Jour, il faudra quitter les parcs, achetés l'un après l'autre, la son de ville, la maison de campagne, que baigne le Tibre jaune; et un héritier sera le maître de ces richesses amassées. Que l'on soit riche et issu de l'antique Inachus, ou pauvre et d'humble origine, peu importe : on ne passera qu'un temps sur la terre; on est une victime réservée à Orcus, le dieu sans pitié. Nous sommes tous poussés au même but; dans l'urne notre sort à tous est agité, il sortira un peu plus tôt, un peu plus tard; mais tous nous prendrons passage dans la barque pour l'exil éternel.» 72

«Suivre le bon chemin dans la vie, Licinius, c'est ne pas vouloir toujours gagner la haute mer, c'est aussi ne pas rester, par crainte de la tempête, trop près du rivage semé l'écueil.» 76

«Voudrais-tu échanger contre les richesses d'Achéménès, contre l'opulence des Mygdoniens de Phrygie, contre les riches demeures des Arabes, un seul cheveu de Licymnie, quand elle se détourne pour recevoir sur la nuque tes baisers brûlants, qu'elle a la cruauté de te les refuser, mais pour les accepter bien vite, qu'elle a plus de joie à se les laisser prendre que toi à les lui ravir, et que parfois elle est la première à te les donner.» 78

«On est heureux à peu de frais; il suffit que brille sur une table modeste la salière de famille et que le sommeil ne soit pas troublé par la crainte ou par de mauvais désirs. La vie est courte : dès lors, pourquoi tant d'efforts, pourquoi viser tant de buts ? Pourquoi chercher d'autres terres chauffées par d'autres soleils? Quitter son pays, est-ce se fuir soi-même ?» 80

«Mais je suis honnête; la veine de mon esprit est généreuse; je suis pauvre, et le riche me recherche. Je ne demande rien de plus aux dieux, et je ne sollicite pas autre chose de mon puissant ami : je suis assez riche avec ma terre de la Sabine.» 81

«Quelles pertes, quels dommages n'apporte point le temps ? Nos pères valaient moins que leurs pères; nous, leurs enfants, valons moins qu'eux; ceux que nous aurons vaudront moins encore.» 92

«Je vais, sans rien avoir sur moi, dans le camp des gens qui ne désirent rien; j'ai hâte d'abandonner, de fuir le parti des riches ; je suis plus glorieux de posséder ce que les autres dédaignent, que si j'avais la réputation d'enfouir dans mes greniers tout le blé récolté par le laborieux Apulien, restant misérable au milieu de tant de richesses. Un ruisseau aux eaux pures, un parc de quelques arpents, une moisson assurée me font un sort plus heureux qu'au riche qui se croit supérieur à moi par ses fertiles domaines d'Afrique.« 97

«... car nous sommes, hélas! jaloux de l'homme vertueux: nous ne pouvons le souffrir de son vivant; nous l'honorons quand il a disparu.» 102

«... ainsi j'aime à quitter les grands chemins pour admirer les rives et les bois solitaires.» 103

«Descendant des rois tyrrhéniens, Mécène, une jarre de vin doux, que l'on n'a pas encore inclinée, des roses en fleurs, et, pour parfumer tes cheveux, de l'huile de ben t'attendent chez moi depuis longtemps. Écarte tout ce qui pourrait retarder ta venue, et ne passe point ton temps à regarder de loin la fraîche Tibur, les pentes d'Efula et les sommets de Télégone le parricide. Quitte un instant ta vie opulente et les dégoûts qu'elle apporte; laisse ton palais qui s'élève jusqu'aux nuages, cesse un moment d'admirer les fumées, les richesses, les bruits de l'opulente Rome. Souvent les riches aiment le changement souvent, un repas élégant, mais simple, dans une maison modeste, sans tentures, sans coussins de pourpre, ont déridé leur front inquiet.» 105

«Un souffle puissant, Antoine, soutient le cygne dircéen toutes les fois qu'il monte jusqu'aux nuages. Je suis, moi, comme l'abeille du Matinus; péniblement, je butine le thym odorant dans la profondeur des bois, et je façonne, avec peine, humble poète, mes vers sur les frais rivages de Tibur.» 110

«Mon inspiration et ma gloire, si j'ai de la gloire, c'est ton bien.» 111

«Quand les mœurs s'affaiblissent, le mal enlaidit les âmes bien nées.» 112

«Les neiges se sont enfuies; déjà le gazon reparaît dans les champs et les feuilles sur les arbres. Comme chaque année, la terre se transforme; les fleuves décroissent et coulent à l'intérieur de leurs rives. La Grâce, avec les Nymphes, et ses deux sœurs, osent, toutes nues, conduire les danses. Ne compte pas sur l'immortalité tu es averti par la fuite des années et des jours que l'heure emporte et renouvelle. Les zéphyrs rendent le froid moins vif; le printemps est chassé par l'été, qui mourra à son tour, quand l'automne aura répandu ses dons et ses fruits; puis reviendra l'hiver, la saison où rien ne pousse.» 115

«... il est doux, à l'occasion, de perdre la raison.» 119

ÉPODES

«Lorsque nous aurons fait ce serment et tous ceux qui pourront nous interdire la douceur du retour, partons, tous les citoyens, ceux du moins qui sont supérieurs à une foule qui ne veut rien entendre; qu'elle persiste, cette foule lâche et sans espoir, à rester dans ses demeures condamnées par les dieux. Mais vous, qui avez du cœur, cessez de gémir comme des femmes et volez au-delà des rivages étrusques. Il nous reste l'immense océan gagnons les riches campagnes, les iles Fortunées chaque année, la terre, sans être cultivée, y prodigue le blé; sans être taillée, la vigne y prospère; les branches de l'olivier y bourgeonnent et ne trompent jamais; la figue mûre y fait la beauté d'un arbre qu'on n'a pas à greffer; le miel y coule du creux des chênes; l'eau légère y tombe avec bruit du haut des montagnes. Là, les chèvres viennent d'elles-mêmes se faire traire, et le troupeau ami apporte à l'étable ses mamelles gonflées de lait. Le soir, l'ours ne vient pas gronder autour de la bergerie, et le sol profond n'est pas gonflé de vipères. Et nous aurons le bonheur de voir encore d'autres merveilles le vent humide de l'Eurus ne ravinera pas les champs par des pluies abondantes; les semences fécondes ne se dessécheront pas dans les mottes, le roi des dieux réglant la pluie et la chaleur. Les rameurs du vaisseau Argo ne sont point allés vers cette terre, et Médée  l'impudique n'y a pas mis le pied; les marins de Tyr n'ont point de ce côté tourné leurs antennes, pas plus que les misérables compagnons d'Ulysse. Les moutons n'ont à craindre aucune maladie; les troupeaux n'ont pas à souffrir des chaleurs excessives. Jupiter a réservé ces rivages à un peuple pieux, quand il remplaça l'âge d'or par l'âge de bronze, qui valait moins. Avec le bronze, puis le fer, il fit des âges plus durs les hommes à l'âme religieuse auront le bonheur d'y échapper, s'ils écoutent mes chants inspirés.» 141

SATIRES

«Cette indulgence, à mon avis, nous donne des amis et nous les garde.» 155

«La nature ne peut distinguer le juste et l'injuste, comme elle sépare l'utile de son contraire, ce qu'on doit rechercher de ce qu'il faut éviter. Et aucune argumentation ne permettra d'établir que la faute est la même et de même importance, si l'on brise dans le jardin du voisin un jeune plant de chou ou si, pendant la nuit, on dérobe des objets sacrés. Qu'une règle fixe la peine proportionnellement à la faute; qu'on ne déchire pas avec le fouet celui qui mérite simplement un coup de lanière.» 157 Annotation dans la marge: Justice

«Peu importe, dis-tu, le père que l'on a, pourvu qu'on ait soi-même des sentiments d'homme libre; ...»  164

167 Annotation dans la marge: Mène une vie sans problème, monotone mais juste, douce: il est heureux ainsi.

«J'ai vu moi-même Canidie errer dans ces lieux, sa robe noire retroussée, pieds nus, cheveux épars; elle était avec Sagana l'aînée; elle poussait des hurlements; toutes deux étaient effrayantes de pâleur. Elles se mirent à fouiller la terre de leurs ongles et à déchirer de leurs dents une agnelle noire; elles firent couler le sang dans la fosse pour en faire sortir les Mânes et avoir les réponses des âmes. Elles avaient deux poupées, l'une de laine, l'autre de cire; la première, plus grande, semblait vouloir châtier la seconde; celle de cire était à genoux, comme un esclave qui va mourir. L'une des deux sorcières invoqua Hécate, l'autre la cruelle Tisiphone; alors, on put voir les serpents et les chiens des enfers aller et venir autour d'elle, et la lune rougissante, pour ne pas être témoin de ces abominations, se cacher derrière les grands tombeaux. Si je mens si peu que ce soit, je veux que les corbeaux souillent ma tête de leur fiente blanche, que Julius, la molle Pédiatia et Voranus le voleur viennent faire sur moi toutes leurs turpitudes. A quoi bon tout raconter dans le détail ? pourquoi dire comment les ombres se mirent à converser avec Sagana d'une voix lugubre et aiguë, comment les deux femmes enfouirent secrètement en terre de la barbe de loup et une dent de couleuvre tachetée, comment une flamme plus haute consuma la poupée de cire, comment enfin, plein d'horreur pour les paroles et les actes de ces deux furies, je me vengeai de ce que j'avais vu et entendu. Mes fesses de figuier firent entendre un pet, sonore comme une vessie qui éclate. Et mes deux femmes de filer vers la ville; Canidie perd ses fausses dents, Sagana son énorme perruque, elles laissent tomber les herbes et les bandes de laine enchantées qu'elles avaient dans les bras beau spectacle, vraiment risible et amusant!» 169

«Celui qui s'est engraissé et a pris un teint blême à trop aimer la bonne chère, ne trouvera aucune joie à manger des huîtres, des sargets ou des gélinottes.» 178

«Apprends maintenant les avantages sérieux d'une vie frugale d'abord, une bonne santé; pour te rendre compte du mal que fait à l'estomac une nourriture trop variée, tu n'as qu'à songer à la facilité avec laquelle passe un seul plat.» 180

«(Damasippe) Une grenouille avait un moment laissé ses petits un veau les écrasa tous sous ses pieds, sauf un, qui raconta à sa mère qu'une énorme bête avait tué tous ses frères. « Une bête ? de quelle taille ? Est-ce que, en me gonflant, je suis aussi grosse qu'elle ? Plus petite de moitié! Était-elle donc si grosse? » Et elle s'enfle de plus en plus. « Même au risque de crever, dit le petit, tu ne l'égalerais pas. » C'est, ou bien peu s'en faut, ton portrait. Ajoute à cela ta manie d'écrire, c'est-à-dire mets de l'huile sur le feu. Si jamais poète a été raisonnable, tu l'es. Je ne parle pas de tes effroyables emportements.» 191 Annotation dans la marge: Lafontaine

201 Annotation dan la marge: Lafontaine

 ÉPITRES

«C'est avoir fait la moitié de l'ouvrage que d'avoir commencé.» 215

«Quand on a le nécessaire, on ne devrait rien désirer de plus.» 215

222 Annotation dans la marge: Lafontaine

«À un homme simple peu de choses suffit.» 222

«Le cerf, plus fort que le cheval, l'avait chassé des pâturages qu'ils avaient jusqu'alors partagés; celui-ci, vaincu à la suite d'une longue lutte, demanda secours à l'homme et accepta le mors. Vainqueur à son tour, il écarta orgueilleusement son ennemi; mais il ne put plus se débarrasser de son cavalier ni se délivrer du mors. Ainsi celui qui, par crainte de la pauvreté, se prive de la liberté, ce bien supérieur à la richesse, aura la honte de se donner un maître et il sera éternellement esclave pour n'avoir pas su se contenter de peu. Ne pas proportionner ses désirs à sa situation, c'est avoir une chaussure qui ne va pas: trop grande, elle fait tomber; trop petite, elle blesse.» 226

«... et vivre toujours dans la crainte, c'est, à mes yeux, renoncer à être jamais libre.» 234

«C'est que le génie blesse de son éclat les talents qui lui sont inférieurs; qu'il disparaisse, on lui fera fête.» 243

«... mais c'est la foule, plutôt que les jeux, qu'il regarderait avec attention, parce qu'elle lui fournirait plus de sujets d'observation à coup sûr, il jugerait que le poète raconte sa pièce à un âne sourd.» 248

«Mais, que le navire qui me porte soit petit ou grand, je n'en ferai pas moins le voyage.» 256

ART POÉTIQUE

«Ainsi, dans un convoi funèbre, les pleureuses à gages crient et gesticulent plus que la famille, dont la douleur est vraie. Le flatteur, qui au fond se moque, se montre plus ému que celui qui, sincèrement, approuve.» 270

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dimanche 3 janvier 2021

Mes écrits Poésie - Mon printemps (1971)

Mon printemps (1971)




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samedi 2 janvier 2021

vendredi 1 janvier 2021

Personnellement - La Vigne

Centre d'initiative de quartier: La Vigne.

J'ai œuvré bénévolement pour cet organisme en 1997, entre autres en élaborant la documentation suivante:








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